
Ouvert le 10 août à Ouagadougou, le deuxième Forum humanitaire de l’Alliance des États du Sahel affiche l’ambition de bâtir un modèle propre, « souverain », pour le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Reste une inconnue de taille : le financement.
Par Karim Benyahia
Ouagadougou, lundi 10 août 2026. Sous les lambris d’un palais des congrès transformé en vitrine de la souveraineté sahélienne, la deuxième édition du Forum humanitaire de l’Alliance des États du Sahel s’est ouverte sur un mot d’ordre : de l’urgence à la résilience, vers un modèle d’action humanitaire intégré. Tandis que les délégations du Burkina Faso, du Mali et du Niger prenaient place, le décor rappelait l’ampleur du défi : le Sahel central concentre l’une des crises de déplacement les plus aiguës du continent, avec des millions de personnes arrachées à leurs villages par les violences armées. L’ambition affichée par les trois régimes de transition est limpide : reprendre la main sur une aide qu’ils jugent trop longtemps pilotée depuis l’étranger. Le rendez-vous, présenté comme un acte fondateur, se tient à quelques encablures des zones où l’État a reculé, comme pour conjurer le vide par le protocole.
L’Alliance des États du Sahel n’est plus une simple coalition sécuritaire. Née en septembre 2023 d’un pacte de défense mutuelle entre Ouagadougou, Bamako et Niamey, elle s’est muée en confédération avant de claquer la porte de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Chaque pan de la coopération régionale, monnaie en projet, passeport, télévision commune, se voit désormais dupliqué aux couleurs de l’Alliance. L’humanitaire ne fait pas exception. En couplant le forum à une réunion des ministres en charge du Genre, les trois États entendent bâtir une architecture propre, censée répondre à leurs urgences sans passer par les canaux hérités de la tutelle onusienne et occidentale. Cette logique de duplication, méthodique, vise à rendre l’intégration confédérale irréversible.
Sur le fond, l’Alliance promet un modèle intégré et endogène. Le Premier ministre burkinabè, Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo, a donné le ton en appelant à construire une réponse fondée sur la souveraineté et la résilience plutôt que sur l’assistance. Les travaux, qui doivent se prolonger jusqu’au 12 août, sont censés déboucher sur une Déclaration de Ouagadougou, feuille de route commune pour coordonner les secours entre les trois pays, mutualiser les stocks et harmoniser les procédures. Bamako, dont la délégation est conduite par sa ministre de la Santé, la colonelle-majore Assa Badiallo Touré, a promis de porter la voix des populations vulnérables. L’intention est de transformer un chapelet de crises nationales en une politique confédérale assumée.
Reste la réalité du terrain, autrement moins solennelle. Dans les trois pays, des localités entières demeurent sous blocus, coupées des vivres et des soins par des groupes armés. Le Burkina Faso a bien annoncé, fin juillet, le retour de plus d’un million de déplacés dans leurs villages, preuve à ses yeux d’une reconquête en cours ; mais les organisations de terrain décrivent une situation mouvante, où l’on rentre parfois pour repartir au premier assaut. La résilience proclamée dans les discours se heurte à des routes minées, à des marchés désertés et à des écoles fermées. Pour le paysan de la boucle du Mouhoun ou du Liptako, le vocabulaire de la souveraineté ne remplit pas encore le grenier. Les chiffres de retours, brandis comme des trophées, cohabitent avec des alertes récurrentes sur la malnutrition infantile et sur des camps qui, ailleurs, continuent de gonfler.
Le nœud, comme souvent, est financier. En rompant avec plusieurs partenaires traditionnels et en encadrant, voire en expulsant, nombre d’organisations non gouvernementales étrangères, l’Alliance a fragilisé les circuits qui acheminaient l’essentiel de l’aide. Le reflux mondial des budgets humanitaires, accentué par les coupes décidées à Washington dans la coopération, a fait le reste : les agences présentes au Sahel travaillent à guichets réduits. Bâtir un modèle souverain suppose des ressources que les trois États, aux finances tendues et aux économies éprouvées par l’insécurité, peinent à réunir seuls. D’où l’appel, à peine voilé, à des partenaires jugés plus respectueux de leur autonomie, de la Russie aux monarchies du Golfe. Or un secours qui dépend de la seule bonne volonté d’alliés géopolitiques risque d’épouser leurs intérêts plutôt que les besoins mesurés sur le terrain.
Derrière l’affichage, l’humanitaire devient un terrain de pouvoir. Pour les régimes de Ouagadougou, Bamako et Niamey, reprendre le contrôle de l’aide, c’est aussi maîtriser un instrument politique : décider qui secourt, où et comment revient à peser sur des zones stratégiques et sur la loyauté des populations. Les acteurs humanitaires classiques y voient un risque de subordination du secours à l’agenda militaire, quand les autorités dénoncent, elles, des ONG suspectées d’ingérence, parfois de connivence avec l’ennemi. Entre principe d’indépendance et exigence de souveraineté, le forum de Ouagadougou cristallise un bras de fer que le Sahel n’a pas fini de vivre. Le précédent des territoires où l’aide a été conditionnée à des allégeances hante déjà nombre de travailleurs humanitaires.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sahélien, est celle de savoir si l’on peut souverainiser la compassion sans en tarir la source. La Déclaration de Ouagadougou dira l’ambition ; elle ne dira pas d’où viendra l’argent. En définitive, le Forum humanitaire de l’AES n’est pas seulement une conférence de plus ; il redessine les rapports de force entre des États qui veulent tout tenir, des bailleurs qui se retirent et des populations qui, elles, n’ont pas le luxe d’attendre que la souveraineté ait trouvé son budget.















