Le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye avec M. Ousmane Diagana, Vice-président de la Banque mondiale pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre

Le 5 août, Dakar et la Banque mondiale ont signé trois accords de financement pour 220,71 milliards de francs CFA. Une bouffée d’oxygène pour un gouvernement pris entre l’assainissement des comptes hérités et l’urgence sociale, alors que la confiance des bailleurs reste suspendue au dossier de la dette cachée.

Par Tunde Adeyemi

Deux cent vingt milliards sept cent dix millions de francs CFA. C’est le montant des trois accords de financement paraphés le 5 août 2026 à Dakar entre le gouvernement sénégalais et la Banque mondiale, à l’occasion d’une visite d’Ousmane Diagana, vice-président de l’institution pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre. Les fonds doivent irriguer trois programmes de développement, du capital humain aux infrastructures. Pour l’exécutif du président Bassirou Diomaye Faye, la signature tombe à point nommé : elle porte à plus de cinq cents milliards de francs CFA les engagements extérieurs mobilisés depuis janvier, et adresse un signal aux marchés à un moment où la crédibilité budgétaire du pays se joue au franc près. Les trois conventions, présentées comme concessionnelles, s’étalent sur plusieurs années et visent des résultats mesurables, condition désormais posée par des bailleurs soucieux de traçabilité.

Le contexte donne à ces accords une résonance particulière. Depuis son arrivée au pouvoir, le tandem exécutif a fait de la transparence des finances publiques son étendard, révélant un endettement et des déficits nettement supérieurs aux chiffres officiels de l’ère précédente. Cette mise à plat, saluée sur le principe, a aussi gelé le programme avec le Fonds monétaire international, suspendu au règlement du dossier de la dette dite cachée. Dans cet entre-deux, chaque financement multilatéral obtenu hors FMI prend valeur de test : il indique si les bailleurs traditionnels continuent d’accompagner Dakar malgré l’incertitude, ou s’ils attendent, prudents, la clarification complète des comptes publics. Le pari du pouvoir est clair : en assumant l’ardoise, il espère transformer un passif politique en actif de crédibilité, quitte à endosser dans l’intervalle l’impopularité des mesures de redressement.

Le ministre de l’Économie, des Finances et du Plan, Cheikh Diba, a fait de la réorganisation de la dette une priorité, avec la création d’une direction générale dédiée au financement et à la dette. L’objectif affiché est de reprendre la main sur un endettement dont une partie échappait au suivi de l’État, et de rétablir une programmation pluriannuelle crédible. Les 220 milliards de la Banque mondiale s’inscrivent dans cette stratégie de reconstruction de la signature souveraine : des prêts concessionnels, adossés à des projets identifiés, moins coûteux que les eurobonds et moins exposés aux humeurs des marchés. Reste que le concessionnel ne comble pas, à lui seul, un besoin de financement chiffré en milliers de milliards. Encore faut-il que la nouvelle direction dédiée dispose des compétences et de l’autorité nécessaires pour imposer sa discipline à l’ensemble des administrations dépensières.

Sur le terrain, la question est de savoir ce que ces financements changeront pour les Sénégalais. Les trois programmes ciblent des secteurs à fort rendement social, éducation, protection sociale, accès aux services de base. Mais l’histoire récente invite à la prudence : les décaissements suivent rarement le rythme des annonces, et l’efficacité de la dépense dépend d’une administration que le pouvoir cherche justement à réformer. Pour des ménages frappés par la vie chère et un chômage des jeunes persistant, la promesse d’infrastructures et de filets sociaux ne vaudra que si elle se traduit vite en écoles, en centres de santé et en emplois réellement accessibles. Les organisations de la société civile réclament d’ailleurs un suivi citoyen des décaissements, afin que l’argent emprunté au nom des générations futures ne s’évapore pas dans les circuits habituels de la dépense.

Entre l’État et les bénéficiaires se tient tout l’appareil d’exécution, agences, collectivités, entreprises adjudicataires, dont la capacité d’absorption conditionne le succès. C’est là que réside le diagnostic partagé par nombre d’analystes : l’Afrique de l’Ouest souffre moins d’une pénurie de capitaux que d’une difficulté à les transformer en investissements productifs. Le Sénégal n’échappe pas à cette faiblesse d’intermédiation. Les 220 milliards peuvent se perdre dans des circuits lents ou, au contraire, amorcer un effet d’entraînement sur l’investissement privé, si l’État sécurise le cadre et honore ses arriérés envers un secteur privé local souvent étranglé par les retards de paiement. Car un prêt concessionnel mal employé reste une dette : il faudra le rembourser, que les projets aient tenu leurs promesses ou non.

Le rapport de force avec les bailleurs, lui, s’est déplacé. En choisissant la vérité des comptes, Dakar a payé le prix fort à court terme, dégradation de la note, renchérissement du crédit, gel du guichet du Fonds monétaire international. Mais il a aussi tenté de reconstruire une relation sur des bases assainies, où le financement se mérite par la rigueur plutôt que par l’esquive. La Banque mondiale, en signant, valide implicitement cette trajectoire. La partie n’est pas gagnée pour autant : les partenaires observent, et un accord avec le FMI reste la clé de voûte qui débloquerait d’autres guichets et rassurerait durablement les investisseurs. Les prochaines revues, à Washington comme à Dakar, diront si la parenthèse de défiance se referme ou si elle s’installe dans le temps.

En définitive, les 220,71 milliards de francs CFA ne sont pas seulement une ligne de crédit ; ils redessinent les rapports entre un État qui veut assainir et des bailleurs qui jaugent sa constance. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sénégalais, est celle de savoir si un pays peut restaurer sa crédibilité financière sans sacrifier sa capacité à investir dans les siens. Pour Dakar, la voie est étroite : convaincre les créanciers de sa rigueur tout en démontrant aux citoyens que l’orthodoxie n’est pas une fin en soi, mais le chemin d’un développement enfin financé sur des bases solides.