
Bamako assure pouvoir tirer jusqu’à 883 millions de dollars de la refonte de son secteur minier pour financer routes, barrages et adductions d’eau. Trois ans après un code minier controversé et un bras de fer avec Barrick, la junte présente l’or comme l’instrument de sa souveraineté.
Par Aïssatou Diallo
Jusqu’à 883 millions de dollars : c’est la somme que le Mali affirme pouvoir mobiliser grâce à la refonte de son secteur minier, selon des annonces gouvernementales relayées au début du mois d’août 2026. Le ministre de l’Économie et des Finances, Alousseni Sanou, a précisé que le fonds de développement des infrastructures adossé aux ressources minières avait déjà collecté près de 194 millions de dollars entre le 1er janvier 2025 et le 30 juin 2026, et qu’il pourrait générer au moins 88 millions par an de façon récurrente. Dans un pays sous transition militaire, confronté à l’insécurité et à des sanctions passées, l’or n’est plus seulement une devise : il est devenu, sous la plume des autorités, un argument politique et le socle d’un récit de souveraineté.
Le dispositif s’enracine dans le code minier adopté en 2023, pièce maîtresse de la stratégie économique du général Assimi Goïta, président de la transition. Ce code a relevé les redevances, élargi la part que l’État peut détenir dans les projets, jusqu’à 30 pour cent, et musclé les obligations des exploitants en matière de contenu local et de rapatriement des recettes. L’objectif affiché est limpide : que le Mali, l’un des trois premiers producteurs d’or du continent avec plus d’une cinquantaine de tonnes par an, capte enfin une fraction significative d’une richesse longtemps exportée à l’état quasi brut. Les recettes additionnelles doivent alimenter un fonds dédié aux grands travaux, de l’énergie à l’eau potable en passant par les routes et les barrages. Cette architecture, largement inspirée de dispositifs adoptés ailleurs sur le continent, traduit une conviction assumée : des décennies de fiscalité minière avantageuse pour les compagnies n’ont laissé au pays ni routes ni centrales à la mesure de son sous-sol.
La méthode a un coût. L’application du nouveau code a nourri près de deux ans de contentieux avec les majors, au premier rang desquelles la canadienne Barrick, exploitante du complexe de Loulo-Gounkoto, l’un des plus grands gisements aurifères au monde. Le différend, marqué par des saisies de stocks d’or, l’incarcération de cadres, des poursuites et une suspension d’activité qui a privé l’État de recettes autant que l’entreprise de production, s’est soldé au début de 2026 par un accord présenté à Bamako comme une victoire : selon la presse malienne, Barrick versera désormais quelque 220 milliards de francs CFA par an au Trésor. Pour la junte, la démonstration est faite qu’un État déterminé peut renégocier, à son avantage, des contrats hérités et jugés léonins.
Sur le terrain, les promesses restent à convertir en infrastructures visibles. Le fonds a beau afficher 194 millions de dollars déjà collectés, les Maliens attendent des barrages, des forages et des kilomètres de bitume dans un pays où l’accès à l’électricité et à l’eau potable demeure très inégal, singulièrement dans les régions du Nord et du Centre. La compagnie nationale d’électricité, en crise chronique et lourdement endettée, impose des délestages à répétition qui pèsent sur les ménages, les commerces et les ateliers, jusque dans la capitale. Entre l’annonce d’un fonds et la mise en service d’un ouvrage, l’écart peut se compter en années, et la patience d’une population éprouvée par la vie chère et l’insécurité n’est pas infinie.
Le pari comporte aussi un revers proprement économique. En durcissant unilatéralement le cadre, Bamako a envoyé aux investisseurs un signal de risque accru, au moment même où l’orpaillage informel, parfois contrôlé par des groupes armés, et l’insécurité rongent des pans entiers du territoire. Plusieurs exploitants ont ralenti ou gelé leurs programmes d’exploration, et le climat des affaires s’est nettement tendu. Le Mali parie qu’un cours de l’or historiquement élevé et l’attrait géologique de ses gisements suffiront à retenir les compagnies malgré des conditions plus dures. Le calcul est plausible tant que les prix restent hauts ; il deviendrait périlleux si le marché mondial venait à se retourner. Le pays reste par ailleurs tributaire des grandes maisons de négoce et des raffineries étrangères pour écouler et valoriser son métal, un maillon de la chaîne que la souveraineté proclamée ne contrôle pas encore.
L’affaire dépasse largement les frontières maliennes. Le durcissement de Bamako fait école dans un Sahel où le Burkina Faso et le Niger, partenaires au sein de l’Alliance des États du Sahel et sortis de la CEDEAO, revendiquent la même reprise en main de leurs ressources, du franc CFA à l’uranium. Face à ces États, les groupes miniers occidentaux, longtemps dominants, et, de plus en plus, des acteurs russes et chinois recomposent leurs positions au gré des alliances sécuritaires. La souveraineté minière devient ainsi un marqueur idéologique autant qu’un levier budgétaire, brandi contre les anciennes puissances coloniales et les institutions financières internationales, et adressé à une opinion nationale réceptive.
Pour la transition malienne, la voie demeure étroite : trop de fermeté fait fuir les capitaux dont dépend la production future, trop de souplesse ruine le discours souverainiste qui fonde sa légitimité. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas malien, est celle de savoir si la renationalisation partielle de la rente extractive peut réellement financer un développement durable, ou si elle se heurtera aux mêmes goulets, gouvernance défaillante, insécurité persistante et capacités techniques limitées, qui ont toujours entravé la transformation des ressources en progrès. En définitive, les 883 millions annoncés ne sont pas qu’un chiffre budgétaire ; ils mesurent l’écart, décisif, entre la proclamation d’une souveraineté et sa traduction concrète en écoles éclairées et en robinets qui coulent.















