
À Yaoundé, le Cameroun a lancé fin juillet son projet financé par le Pandemic Fund : 23,5 millions de dollars, près de 160 millions avec les cofinancements, pour armer 42 districts sanitaires contre les épidémies. Un pari de sécurité sanitaire sur un système déjà à bout de souffle.
Par Éliane Moukoko
À Yaoundé, fin juillet, le gouvernement camerounais a officialisé le lancement de son projet financé par le Pandemic Fund, ce mécanisme multilatéral conçu après la pandémie de Covid-19 pour aider les pays à prévenir et contenir les urgences sanitaires. La dotation, 23,5 millions de dollars, doit soutenir un projet fondé sur l’approche Une Seule Santé, qui associe santé humaine, santé animale et santé des écosystèmes, avec un déploiement prévu dans les dix régions du pays et un ciblage prioritaire de 42 districts sanitaires. Pour un État régulièrement frappé par le choléra, la rougeole ou la variole simienne, l’argent tombe à point nommé ; encore faut-il qu’il atteigne le terrain. Les épidémies ne sont pas, ici, une hypothèse d’école : elles rythment le calendrier sanitaire du pays, du choléra récurrent dans le Nord aux flambées de rougeole, et chaque saison des pluies ravive la crainte d’une contagion mal contenue.
Le montage financier dit l’ambition et la dépendance. Aux 23,5 millions du Pandemic Fund s’ajoutent 112,3 millions de dollars de cofinancement mobilisés auprès de partenaires internationaux et 24 millions d’investissement issus du budget de l’État, pour une enveloppe globale proche de 160 millions sur trois ans. Les fonds doivent servir à renforcer les laboratoires, la surveillance épidémiologique et la formation des personnels de santé sur l’ensemble du territoire. Le ministère de la Santé publique, dirigé par Malachie Manaouda, en fait un pilier de sa stratégie de sécurité sanitaire, dans un pays où la prévention a longtemps cédé le pas à la gestion des crises une fois déclarées.
Le pouvoir de Yaoundé présente l’initiative comme la preuve d’un État qui investit enfin dans l’anticipation. L’approche Une Seule Santé, promue par l’Organisation mondiale de la santé, séduit les bailleurs par sa cohérence : surveiller les zoonoses avant qu’elles ne deviennent des épidémies humaines, coordonner les ministères de la santé, de l’élevage et de l’environnement. Sur le papier, le Cameroun se dote d’un dispositif moderne, aligné sur les standards internationaux, et relance au passage une diplomatie sanitaire qui lui vaut une reconnaissance dans les enceintes multilatérales.
La réalité des hôpitaux et des dispensaires ramène à plus de modestie. Le système de santé camerounais souffre d’un sous-financement chronique, d’une pénurie de personnels qualifiés et d’infrastructures vétustes, en particulier dans les régions périphériques. L’Épidémie de choléra qui a frappé l’Extrême-Nord ces derniers mois a rappelé l’évidence : sans accès à l’eau potable ni assainissement, aucune surveillance épidémiologique ne tient. Cibler 42 districts, c’est en laisser bien davantage à l’écart ; et la formation de soignants ne compense pas l’exode de ceux qui, faute de salaires et d’équipements, quittent le service public ou le pays. L’écart entre l’architecture financière et le dénuement des centres de santé demeure abyssal. Dans bien des localités, le centre de santé le plus proche se trouve à plusieurs heures de piste, sans réfrigération fiable pour conserver les vaccins ni personnel formé pour poser un diagnostic ; la surveillance épidémiologique y reste une promesse plus qu’une réalité.
Entre les bailleurs et le patient s’interpose la question, décisive, de l’absorption. L’argent décaissé doit transiter par une chaîne administrative dont la lenteur et l’opacité sont régulièrement pointées. Les districts sanitaires, échelon opérationnel du dispositif, disposent rarement des moyens de gestion à la hauteur des ambitions affichées. La dépendance au cofinancement extérieur, qui représente l’essentiel de l’enveloppe, expose le projet aux aléas des priorités des donateurs : qu’une crise mondiale détourne l’attention, et les engagements peuvent fondre. La pérennité d’un plan triennal financé aux quatre cinquièmes de l’extérieur reste, par nature, incertaine. Trois ans, à l’échelle d’un système de santé, c’est court : le temps de bâtir des laboratoires et de former des équipes, il faudra déjà songer au financement de la suite.
Ces fragilités renvoient à une équation politique plus large. Le Cameroun consacre à la santé une part de son budget inférieure aux objectifs continentaux, et la gouvernance d’un État vieillissant, où les centres de décision restent verrouillés, ralentit les réformes. Les partenaires extérieurs, eux, avancent leurs pions dans un espace sanitaire africain devenu terrain d’influence, entre agences onusiennes, fondations privées et nouvelles puissances. Pour Yaoundé, la voie est étroite : capter ces financements sans abandonner la maîtrise de sa politique de santé, et prouver que la sécurité sanitaire n’est pas qu’un slogan pour bailleurs. Le pari est aussi celui de la coordination, entre des ministères qui communiquent peu et des partenaires aux agendas parfois divergents.
En définitive, le Pandemic Fund n’est pas seulement un chèque ; il est le révélateur d’un modèle où la santé des populations africaines dépend encore largement de guichets extérieurs. Les 23,5 millions peuvent renforcer des laboratoires et former des soignants ; ils ne remédieront pas seuls à un délitément structurel qui relève de choix budgétaires souverains. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas camerounais, est celle de savoir si les États africains sauront transformer ces financements d’urgence en systèmes de santé durables, ou s’ils resteront prisonniers d’une logique de projets, brillante sur le papier et évanescente dès que le bailleur regarde ailleurs.














