Les prix du carburant risquent de grimper

Depuis le 1er août 2026, le super sans plomb atteint 905 francs CFA le litre et le gasoil 725 francs à Abidjan. Le gouvernement invoque les tensions au Moyen-Orient ; l’opposition dénonce une entorse au pouvoir d’achat des Ivoiriens.

Par Tunde Adeyemi

Le plein est devenu un arbitrage. Depuis le 1er août 2026, le litre de super sans plomb se paie 905 francs CFA à la pompe en Côte d’Ivoire, contre 875 auparavant, tandis que le gasoil grimpe de 700 à 725 francs et le pétrole lampant de 745 à 780 francs. Trente francs par-ci, vingt-cinq par-là : l’addition paraît modeste, mais elle frappe une économie où le transport structure le prix de presque tout, du sac de riz au trajet en gbaka. Pour la deuxième économie de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, la hausse rouvre le dossier explosif du pouvoir d’achat, quelques mois après la réélection d’Alassane Ouattara pour un quatrième mandat.

Le mécanisme est connu. La Direction générale des hydrocarbures ajuste chaque mois les prix à la pompe selon une formule censée refléter les cours mondiaux et la parité du franc CFA. Cette fois, l’administration invoque les tensions au Moyen-Orient et la remontée des cotations du brut pour justifier le relèvement, entré en vigueur dès le premier jour du mois. Officiellement, l’État lisse les à-coups grâce à un mécanisme de stabilisation ; officieusement, chaque révision à la hausse rappelle que le Trésor ne peut plus absorber indéfiniment l’écart entre le prix réel et le prix subventionné, dans un contexte de discipline budgétaire imposée par les bailleurs. Ce système, hérité des chocs pétroliers, protège l’usager tant que les cours restent modérés ; il devient intenable dès que le baril s’emballe, transférant alors sur le consommateur une facture longtemps différée par le budget de l’État.

Face à la grogne, l’exécutif ivoirien avance ses arguments. Abidjan met en avant la maîtrise de l’inflation, un taux de croissance parmi les plus élevés du continent et un Programme national de développement qui promet la transformation structurelle de l’économie. Le gouvernement rappelle aussi que les prix ivoiriens restent inférieurs à ceux de plusieurs voisins et que la subvention aux carburants pèse lourd sur des finances publiques déjà mobilisées par les infrastructures. La hausse serait donc le prix de la soutenabilité, un mal nécessaire pour préserver la note souveraine et la capacité d’emprunt du pays sur les marchés régionaux et internationaux.

Sur le terrain, l’équation se lit autrement. Pour le chauffeur de taxi communal, le transporteur de vivriers ou la vendeuse de bord de route, la hausse rogne une marge déjà mince. Le carburant plus cher se répercute mécaniquement sur les tarifs du transport, donc sur les prix alimentaires, dans un pays où une part importante de la population vit avec de faibles revenus quotidiens. La classe moyenne urbaine d’Abidjan, de Bouaké ou de San Pedro voit fondre son budget mobilité au moment où loyers et frais de scolarité pèsent déjà. L’écart se creuse entre le récit macroéconomique triomphant et le vécu quotidien des ménages. Dans les quartiers populaires d’Abobo ou de Yopougon, la moindre variation du prix du gbaka se répercute en cascade sur le panier de la ménagère, et les débrouillards de l’informel, majoritaires dans l’emploi, absorbent seuls des chocs qu’aucune indexation salariale ne compense.

Les intermédiaires de la filière, eux, redoutent l’effet domino. Les syndicats de transporteurs préviennent qu’une hausse durable les contraindra à répercuter les coûts sur les usagers ou à réduire la voilure, au risque d’aggraver les tensions sociales. Les petits commerçants et les coopératives agricoles, dépendants d’une logistique routière atomisée, absorbent mal ces chocs répétés. Chaque révision alimente la tentation de l’informel, du carburant frelaté vendu au bord des routes et de la contrebande venue des pays voisins, qui échappe à la fiscalité et fragilise les distributeurs formels. La stabilisation officielle protège moins qu’elle ne le prétend les maillons les plus exposés.

La contestation a vite pris une tournure politique. Le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire, formation de l’opposition, a exigé la suspension de la hausse et réclamé la transparence sur la structure des prix, dénonçant une décision qui frappe les plus modestes. L’épisode illustre une asymétrie familière : d’un côté, un État qui invoque des contraintes externes, cours du brut et parité monétaire, sur lesquels il n’a pas prise ; de l’autre, une opinion qui ne voit que la ligne finale du ticket de caisse. Entre les deux, le débat sur la vérité des prix et sur le partage du fardeau reste largement escamoté, faute de données publiques détaillées. La revendication de transparence n’est pas anodine : elle touche au cœur d’un contrat de confiance où le citoyen accepte l’effort à condition d’en comprendre la répartition. Or, en l’absence de publication détaillée de la structure des prix, taxes, marges et coûts logistiques restent une boîte noire.

En définitive, la hausse du carburant n’est pas seulement un ajustement technique ; elle met à l’épreuve le contrat social au tout début d’un quatrième mandat. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ivoirien, est celle de savoir comment les États de la zone franc concilieront la sortie progressive des subventions énergétiques, exigée par la soutenabilité budgétaire, avec la préservation d’un pouvoir d’achat déjà éprouvé. Pour Abidjan, la voie est étroite : tenir la discipline financière sans rallumer la rue, réformer la fiscalité de l’énergie sans sacrifier les ménages. Le litre à 905 francs pourrait bien devenir un baromètre politique.