Le 28 juillet, au siège de l’Union africaine, le Gabon et la Guinée équatoriale ont signé l’accord d’application de l’arrêt de la Cour internationale de justice sur les îles de Mbanié, Cocotiers et Conga. Derrière le geste diplomatique, un demi-siècle de convoitises pétrolières offshore.

Par Éliane Moukoko

Addis-Abeba, 28 juillet 2026. En marge de la quarante-neuvième session ordinaire du Conseil exécutif de l’Union africaine, le Gabon et la Guinée équatoriale ont signé un accord d’engagement conjoint qui referme l’un des plus anciens contentieux frontaliers du continent. Le texte organise l’application de l’arrêt rendu le 19 mai 2025 par la Cour internationale de justice sur la souveraineté des îles de Mbanié, Cocotiers et Conga, dans la baie du Corisco. Pour Libreville, que dirige le président Brice Clotaire Oligui Nguema, comme pour Malabo, où Teodoro Obiang Nguema Mbasogo règne depuis 1979, l’enjeu est de convertir une décision de justice en paix concrète, et une paix concrète en barils.

L’arrêt de La Haye avait tranché en faveur de la Guinée équatoriale sur les trois îlots, mettant un terme à un différend ouvert en 1972, lorsque les forces équato-guinéennes avaient pris pied sur Mbanié. La Cour a écarté la convention franco-espagnole de 1900, longtemps brandie par le Gabon, estimant qu’elle ne constituait pas un titre territorial opposable. Restait le plus ardu : traduire le verdict sur le terrain. Tel est l’objet du document paraphé à Addis-Abeba, qui prévoit le retrait des troupes gabonaises stationnées sur l’île, la démarcation des frontières terrestre et maritime, ainsi qu’un mécanisme de suivi. Un comité technique conjoint, supervisé par la Commission de l’Union africaine et son envoyé spécial Albert Shingiro, doit encadrer les opérations dans la durée.

Derrière le vocabulaire feutré de la diplomatie affleure un enjeu très matériel : le pétrole. La baie du Corisco et ses approches offshore, à la charnière des bassins gabonais et équato-guinéen, recèlent des ressources d’hydrocarbures que ni Libreville ni Malabo n’ont jamais pu valoriser sereinement, faute d’un tracé stable de leurs zones économiques exclusives. Un demi-siècle durant, l’incertitude juridique a gelé l’attribution de blocs, refroidi les compagnies internationales et privé deux États rentiers de recettes espérées. En consacrant la souveraineté équato-guinéenne sur les îles, l’arrêt rebat les cartes : c’est désormais à partir de ces points de base que se calculera la délimitation maritime, donc le partage des futurs permis d’exploration et des redevances qui en découleront.

Sur le plan intérieur, l’accord ne résonne pas de la même façon des deux côtés de la frontière. À Malabo, la décision scelle une victoire diplomatique et conforte un régime vieillissant en quête de reconnaissance extérieure. À Libreville, la nouvelle a nourri un malaise. Une partie de l’opinion, à peine sortie de la transition ouverte par le coup d’État de 2023, s’interroge sur ce que le pays a concédé et sur ce qu’il a reçu en retour. Les autorités gabonaises s’efforcent de nuancer : l’arrêt attribue certes les îlots à la Guinée équatoriale, mais le Gabon aurait engrangé des gains sur des segments de la frontière continentale. La pédagogie reste entière auprès de citoyens qui voyaient dans Mbanié un symbole d’intégrité nationale.

La portée de l’affaire excède le seul tête-à-tête bilatéral. En choisissant, dès 2016, de porter leur litige devant la Cour internationale de justice par la voie d’un compromis, puis en s’engageant en 2026 à exécuter l’arrêt sous l’égide de l’Union africaine, les deux voisins offrent un contre-modèle rare sur un continent où les querelles frontalières tournent souvent à l’épreuve de force. La médiation onusienne, sollicitée dès les années 2000, puis le relais panafricain ont patiemment substitué le droit à la canonnière. L’exécution, pourtant, s’annonce longue : délimiter une frontière maritime au regard de la convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982 exige des levés hydrographiques, des tractations sur les points de base et, au bout du compte, un traité que les Parlements des deux pays devront ratifier.

Le calendrier n’est pas neutre. La Guinée équatoriale, dont la production pétrolière décline depuis son pic du milieu des années 2000, cherche à renouveler des réserves qui financent un État presque entièrement dépendant de l’or noir. Le Gabon, producteur mûr lui aussi, poursuit le même objectif au sortir d’une transition qui a promis la diversification sans l’avoir encore engagée. Deux économies fragilisées par le reflux de la rente ont donc un intérêt convergent à sécuriser l’offshore contesté. Mais cet intérêt commun n’efface pas l’asymétrie du dénouement : c’est Malabo qui sort renforcé du prétoire, et Libreville qui devra vendre à son opinion une concession présentée comme un progrès. Pour Oligui Nguema, la voie est étroite : céder les îles sans donner le sentiment d’avoir cédé le pays.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas gabono-équato-guinéen, est celle de savoir si l’arbitrage juridique suffit à transformer un titre de souveraineté en prospérité partagée. Car un arrêt ne fore aucun puits. Il faudra encore que Libreville et Malabo s’entendent sur des accords d’unitisation pour les gisements à cheval sur la future frontière, à l’image de ce que le Nigeria et Sao Tomé-et-Principe ont esquissé dans leur zone de développement conjoint. À défaut, la paix des juges ne serait qu’une trêve, suspendue à la prochaine découverte. En définitive, l’accord d’Addis-Abeba n’est pas seulement l’épilogue d’un vieux contentieux ; il redessine les rapports de force énergétiques du golfe de Guinée et met à l’épreuve la capacité de l’Afrique centrale à faire du droit international un moteur de développement plutôt qu’un simple arbitre de ses rancunes.