Le 24 juillet, le vice-président nigérian Kashim Shettima et six gouverneurs ont visité la zone industrielle de Glo-Djigbé, au Bénin. Abuja veut s’inspirer de ce modèle de transformation locale du coton et de l’anacarde. Derrière l’hommage, la question de la place industrielle du géant nigérian face à son petit voisin.

Par Tunde Adeyemi

Glo-Djigbé, 24 juillet 2026. Le vice-président du Nigeria, Kashim Shettima, a franchi les grilles de la zone industrielle de Glo-Djigbé, à une quarantaine de kilomètres de Cotonou, à la tête d’une délégation imposante : six gouverneurs d’États de la fédération et une brochette de responsables économiques. L’objet de cette visite de travail n’avait rien d’anodin. Le numéro deux du géant ouest-africain, plus de deux cents millions d’habitants et poids lourd du continent, venait étudier le modèle d’un voisin quinze fois moins peuplé, le Bénin de Romuald Wadagni, investi président en mai dernier. Le contraste résume à lui seul un paradoxe ouest-africain : la taille ne fait pas la puissance industrielle.

La zone industrielle de Glo-Djigbé, la GDIZ, est le vaisseau amiral de la stratégie béninoise de transformation locale. Conçue comme un partenariat entre l’État et un opérateur privé, elle vise à cesser d’exporter des matières premières brutes pour en capter la valeur ajoutée sur place. Le pari est d’abord cotonnier : parmi les tout premiers producteurs africains de coton, le Bénin a longtemps expédié sa fibre sans la filer. La GDIZ abrite désormais filatures, unités de confection, transformation de noix de cajou et de karité, avec l’ambition affichée de créer des dizaines de milliers d’emplois et de faire bondir les recettes d’exportation manufacturière. Étendue sur plus d’un millier d’hectares et développée avec un opérateur international spécialisé dans les parcs industriels, la zone a attiré en quelques années des dizaines d’entreprises et vise le statut de pôle textile de référence sur le continent.

Que le Nigeria vienne chercher l’inspiration à Cotonou en dit long sur le renversement des perspectives. Abuja a bâti sa puissance sur le pétrole du delta du Niger, mais peine à industrialiser une économie que les hydrocarbures ont longtemps dispensée d’efforts. Kashim Shettima a salué la GDIZ comme un modèle de transformation économique et affiché la volonté de son pays d’en répliquer l’expérience dans ses propres zones industrielles. Les six gouverneurs qui l’accompagnaient, chacun maître d’un territoire souvent plus vaste que bien des États du continent, sont repartis avec un cahier des charges implicite : reproduire chez eux ce qui semble fonctionner chez le voisin. Malgré son marché colossal, le Nigeria importe encore l’essentiel de ses textiles et a vu ses filatures historiques de Kaduna et de Kano sombrer faute d’énergie fiable et de politique industrielle constante.

Pour les producteurs de coton et d’anacarde de la sous-région, l’enjeu est considérable. Pendant des décennies, la valeur de leurs récoltes s’est envolée vers les filatures d’Asie et les transformateurs d’Europe, ne leur laissant que la portion congrue. Transformer sur place, c’est en théorie garder les marges, les emplois et les compétences. Mais la promesse a ses limites : une zone industrielle ne nourrit pas d’elle-même les campagnes, et la mécanisation des usines emploie souvent moins de bras qu’espéré. Le vrai test sera de savoir si la GDIZ irrigue l’économie béninoise au-delà de son enceinte clôturée, jusqu’aux villages qui fournissent la matière première. Le coton béninois, cultivé par des centaines de milliers de petits exploitants, reste tributaire des cours mondiaux et d’une pluviométrie capricieuse.

L’intérêt nigérian dépasse le simple parangonnage. Le Bénin est une porte d’entrée maritime naturelle pour une partie du commerce nigérian, et le port de Cotonou vit largement du transit vers Lagos et le Sahel. Une coopération industrielle entre les deux voisins pourrait dessiner un couloir de production intégré, du champ de coton béninois à l’usine nigériane, ou l’inverse. Elle survient au moment où la fracture entre la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest et les pays du Sahel fragilise l’intégration régionale : faute d’un grand marché unifié, les États du golfe de Guinée resserrent leurs liens deux par deux. Le Bénin a d’ailleurs érigé, ces dernières années, la transformation locale en priorité nationale, quitte à contrarier les négociants habitués à exporter la fibre brute.

Reste que le rapprochement n’efface pas de vieux contentieux. En 2019, Abuja avait fermé sa frontière terrestre avec le Bénin pour endiguer la contrebande de riz et de carburant, asphyxiant l’économie de son voisin pendant plus d’un an. Depuis, les échanges ont repris, mais la confiance met du temps à se reconstruire. La relation demeure marquée par cette asymétrie : le Bénin a besoin du marché nigérian, immense et proche, tandis que le Nigeria peut à tout moment refermer le robinet. L’industrialisation béninoise, si elle prospère, pourrait rééquilibrer un peu la balance ; elle pourrait aussi, si Abuja réussit son propre virage, se retrouver concurrencée à domicile par un géant enfin décidé à filer son coton.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul modèle de la GDIZ, est celle de savoir si l’Afrique de l’Ouest saura transformer ces coopérations bilatérales en une véritable chaîne de valeur régionale, ou si chacun industrialisera dans son coin, quitte à dupliquer les mêmes usines pour les mêmes marchés saturés. Pour le Bénin, la voie est étroite : servir de modèle sans se laisser distancer par l’élève. En définitive, la visite de Kashim Shettima à Glo-Djigbé n’est pas qu’une courtoisie diplomatique ; elle acte le retour de l’industrialisation au cœur des ambitions ouest-africaines et pose une question longtemps éludée, celle de savoir qui, du grand ou du petit, montrera vraiment la voie.