
Selon l’Organisation mondiale de la santé, l’épidémie d’Ebola qui frappe la République démocratique du Congo et l’Ouganda a dépassé, à la fin juillet, le seuil des mille morts. Concentrée en Ituri, la flambée conserve une longueur d’avance sur une riposte sanitaire à bout de souffle.
Par Éliane Moukoko
Le chiffre est tombé comme un couperet à la fin juillet : mille un morts. Selon le dernier bilan communiqué par l’Organisation mondiale de la santé, l’épidémie d’Ebola qui sévit en République démocratique du Congo et en Ouganda a franchi le cap des mille décès, pour deux mille quatre cent soixante-treize cas confirmés depuis sa déclaration, le 15 mai. La quasi-totalité des victimes se concentre dans une seule province, l’Ituri, dans le nord-est congolais. Après des décennies d’expérience contre le virus, la région se retrouve une fois de plus au cœur d’une catastrophe sanitaire que les autorités peinent à endiguer.
Cette flambée présente une singularité redoutable : elle est provoquée par la souche Bundibugyo du virus, contre laquelle aucun vaccin ni traitement homologué n’existe à ce jour. Les sérums et vaccins déployés lors des précédentes épidémies, efficaces contre la souche Zaïre, sont ici sans effet démontré. Les équipes en sont donc réduites aux fondamentaux de la lutte anti-Ebola : détection précoce, isolement des malades, suivi des contacts et enterrements sécurisés. Or, en Ituri, chacun de ces maillons est fragilisé par l’insécurité, la défiance des populations et l’immensité d’un territoire mal desservi, où le virus court plus vite que les intervenants.
Face à l’urgence, l’OMS a intensifié son appui, dépêchant experts, laboratoires mobiles et logistique dans les zones les plus touchées, autour de Bunia, chef-lieu de la province. Deux essais cliniques ont été ouverts, seul motif d’espoir dans un tableau sombre, pour tester des candidats-traitements contre la souche Bundibugyo. Kinshasa a activé sa riposte, forte de l’expérience accumulée lors des dix précédentes épidémies qu’a connues le pays. Mais un responsable de la gestion de l’incident l’a reconnu sans détour : l’épidémie conserve une longueur d’avance, et l’on en est encore à tenter de rattraper son évolution plutôt qu’à la devancer.
Pour les habitants de l’Ituri, la double peine est cruelle. La province, déjà meurtrie par des années de violences armées et de déplacements de population, voit l’épidémie prospérer sur un terrain miné par la pauvreté et l’effondrement des services publics. La méfiance envers les équipes médicales, nourrie par la mémoire d’interventions passées vécues comme intrusives, complique la détection des cas et le suivi des contacts. Des familles cachent leurs malades, des morts sont enterrés selon des rites traditionnels qui propagent le virus. Chaque geste de défiance, compréhensible dans un contexte d’abandon, se paie en vies humaines.
Le système de santé, lui, est au bord de la rupture. Personnels soignants en nombre insuffisant, souvent contaminés au contact des patients, centres de traitement débordés, ruptures d’approvisionnement : la riposte repose sur une architecture fragile, largement dépendante des financements extérieurs et de la mobilisation d’organisations internationales. En Ouganda voisin, où l’épidémie reste circonscrite avec une vingtaine de cas et deux décès, les autorités ont renforcé la surveillance aux frontières. Mais la porosité de la ligne séparant les deux pays, doublée des mouvements de population, fait planer le risque d’une diffusion que nul cordon sanitaire ne peut totalement verrouiller.
Derrière l’urgence sanitaire se dessine une équation politique et financière. La lutte contre Ebola en Ituri se déroule dans une région où l’autorité de l’État congolais est contestée et où plusieurs zones échappent au contrôle de Kinshasa. La coordination entre acteurs humanitaires, autorités locales et groupes armés relève de l’équilibrisme. Sur le plan financier, la contraction de l’aide internationale et la lassitude des bailleurs face à des crises à répétition menacent la pérennité d’une riposte coûteuse. Une épidémie qui dure épuise les moyens autant que les volontés, et le compte à rebours joue contre les soignants.
L’histoire de l’Ituri avec le virus est ancienne et douloureuse. La province et les régions voisines du Nord-Kivu ont affronté, ces dernières années, plusieurs flambées, dont la deuxième plus meurtrière jamais recensée, entre 2018 et 2020. Cette mémoire aurait dû constituer un atout ; elle se révèle un fardeau, tant les populations, épuisées par les alertes sanitaires successives et par un conflit qui ne finit pas, doutent désormais des discours officiels. Les rumeurs prospèrent, les centres de traitement sont parfois perçus comme des mouroirs, et certains malades préfèrent la clandestinité au dépistage, précipitant une contagion que la peur alimente autant que le virus.
L’onde de choc dépasse le seul champ sanitaire. En Ituri, l’exploitation aurifère, artisanale comme industrielle, brasse des populations mobiles difficiles à tracer, tandis que les échanges transfrontaliers avec l’Ouganda et le Soudan du Sud entretiennent une circulation permanente des personnes. Chaque semaine gagnée par l’épidémie renchérit le coût de la riposte et éprouve un peu plus des équipes soignantes déjà exsangues. Les organisations internationales réclament des financements d’urgence, mais la concurrence des crises humanitaires disperse une attention et des ressources que la lassitude des bailleurs raréfie un peu davantage chaque mois.
En définitive, le seuil des mille morts n’est pas qu’un jalon macabre ; il révèle la persistance d’une vulnérabilité que trois décennies de combat contre Ebola n’ont pas suffi à réduire. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de l’Ituri, est celle de savoir pourquoi une région parmi les plus expérimentées au monde face à ce virus demeure aussi démunie lorsqu’il resurgit. Tant que la riposte restera tributaire de l’urgence, des financements intermittents et d’un État absent, chaque nouvelle flambée trouvera, dans les mêmes territoires oubliés, le même terreau pour prospérer.















