
Le 25 juillet, au King Fahd Palace de Dakar, Bassirou Diomaye Faye a porté sur les fonts baptismaux Kiiraay, les Patriotes républicains. En transformant la coalition qui l’a mené au pouvoir en parti présidentiel, le chef de l’État tourne la page de l’alliance avec Pastef et son mentor d’hier, Ousmane Sonko.
Par Aïssatou Diallo
Samedi 25 juillet, sous les lustres du King Fahd Palace de Dakar, Bassirou Diomaye Faye a franchi un pas qu’il différait depuis son élection. Devant un congrès constitutif soigneusement chorégraphié, le président de la République a officialisé Kiiraay, les Patriotes républicains, un parti dont le nom, tiré du wolof, signifie protection. Fondé sur la République, l’éthique, la transparence et le travail selon les mots du chef de l’État, ce nouvel instrument politique transforme la coalition Diomaye Président, née pour la présidentielle de 2024, en une formation structurée. Derrière la liturgie partisane, c’est une recomposition majeure du paysage sénégalais qui se joue.
Le geste n’est lisible qu’au regard de la fracture ouverte au sommet de l’État. Porté au pouvoir par Pastef, le parti d’Ousmane Sonko dont il fut le numéro deux, Faye avait gouverné dans l’ombre tutélaire de son mentor, resté président du parti au pouvoir. Le limogeage du Premier ministre Sonko, remplacé le 25 mai par Ahmadou Al Aminou Lô, avait acté au grand jour une mésentente que les initiés pressentaient depuis des mois. En se dotant de sa propre machine, le président cesse de dépendre de l’appareil de son ancien allié et s’émancipe d’une cohabitation devenue intenable entre deux légitimités rivales.
Pour Faye, l’enjeu est de convertir une popularité personnelle en capital politique autonome. La coalition qui l’a élu était un attelage hétéroclite, dominé par Pastef ; sans structure propre, le chef de l’État risquait de n’être qu’un président sans parti, otage d’une base qui ne lui devait pas allégeance. Kiiraay entend capter les cadres, les élus et les militants tentés par la fidélité au sommet de l’État plutôt qu’au tribun. Le pari est risqué : bâtir en quelques mois une organisation capable de rivaliser avec un Pastef aguerri, implanté et galvanisé par des années d’opposition frontale au régime précédent.
Sur le terrain, la manœuvre divise les cœurs. La base qui a fait triompher le tandem Sonko-Faye en 2024 vibrait d’un même élan de rupture ; la voir se scinder entre deux chapelles désoriente une jeunesse qui attendait des résultats, pas des querelles d’ego. Le chômage, la vie chère et la dette continuent de peser sur un quotidien que la promesse de souveraineté n’a pas encore transformé. Pour nombre d’électeurs, le spectacle d’un pouvoir occupé à se réorganiser plutôt qu’à gouverner nourrit une désillusion précoce, à peine deux ans après l’euphorie du changement.
Du côté de Pastef, la riposte s’organise. Fort de sa majorité à l’Assemblée nationale et de son maillage territorial, le parti de Sonko conserve des leviers considérables et pourrait faire de la cohabitation un chemin de croix pour l’exécutif. Les prochaines échéances locales serviront de premier test grandeur nature : elles diront si les cadres préfèrent l’onction présidentielle ou la discipline du parti historique. Entre les deux camps, une classe politique d’opposition longtemps marginalisée observe, guettant l’occasion de se refaire une santé sur les décombres d’une alliance qui semblait indestructible.
La rivalité Faye-Sonko dépasse la seule arithmétique électorale ; elle pose la question du régime lui-même. Le Sénégal est une République présidentielle où le chef de l’État concentre l’essentiel du pouvoir. En fondant un parti à sa main, Faye assume cette présidentialisation, quitte à froisser l’idéal collégial et anti-système qui avait fait la force du projet Pastef. Certains y voient une clarification salutaire, d’autres la reconstitution d’un présidentialisme personnel que la génération de 2024 prétendait combattre. La frontière entre émancipation démocratique et concentration du pouvoir n’a jamais été aussi ténue.
L’équation institutionnelle est inédite. Jamais, depuis l’alternance de 2000, un président sénégalais n’avait dû composer avec une majorité parlementaire tenue par un parti qui n’est pas le sien et dont le chef fut son mentor. Ahmadou Al Aminou Lô, technocrate rompu aux arcanes de la Banque centrale, conduit un gouvernement suspendu à la bonne volonté de députés fidèles à Sonko. Chaque budget, chaque réforme devra franchir ce filtre. En bâtissant Kiiraay, Faye se donne les moyens de reconquérir, scrutin après scrutin, une majorité qui lui échappe aujourd’hui, au risque de paralyser l’action publique le temps de ce bras de fer.
La portée du geste dépasse les frontières du Sénégal. En 2024, la victoire du tandem Sonko-Faye avait incarné, pour une génération de jeunes Africains, la promesse qu’une rupture pacifique par les urnes restait possible. Voir ce duo se déliter en moins de deux ans alimente le procès récurrent fait aux oppositions africaines, accusées de savoir conquérir le pouvoir mais non de le partager. Les capitales voisines, de Bamako à Abidjan, observent avec un intérêt mêlé de prudence un feuilleton qui interroge la solidité des coalitions de rupture et la maturité des jeunes démocraties.
En définitive, la naissance de Kiiraay n’est pas qu’une affaire d’organigramme ; elle redessine les rapports de force au sommet d’un État qui fut, deux ans durant, le laboratoire d’une alternance saluée sur tout le continent. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sénégalais, est celle de savoir si les coalitions de rupture qui portent au pouvoir de jeunes dirigeants africains peuvent survivre à l’exercice de ce pouvoir, ou si elles sont condamnées à se déchirer une fois le sommet atteint. Dakar, hier vitrine de l’espoir, en offre un test scruté bien au-delà de ses frontières.















