Le 24 juillet, le Maroc et le Mali ont clos à Bamako la quatrième session de leur Grande Commission mixte par la signature de vingt et un accords. Après un quart de siècle de sommeil diplomatique, le Royaume et la junte malienne affichent une convergence qui redessine les équilibres sahariens.

Par Karim Benyahia

 

Vendredi 24 juillet, dans un palais des congrès de Bamako pavoisé aux couleurs des deux pays, les ministres des Affaires étrangères malien Abdoulaye Diop et marocain Nasser Bourita ont paraphé, l’un après l’autre, vingt et un accords de coopération. La scène clôturait une semaine de travaux d’experts entamés le 21 juillet et relançait une Grande Commission mixte restée en sommeil depuis vingt-six ans. Sécurité, commerce, agriculture, formation, infrastructures : le champ couvert traduit l’ambition d’un partenariat que Rabat et Bamako présentent désormais comme stratégique. Pour un régime malien isolé sur la scène régionale, le geste vaut reconnaissance ; pour le Royaume, il prolonge une patiente conquête d’influence au sud du Sahara.

Le calendrier n’a rien d’anodin. Depuis le retrait des forces françaises et onusiennes, la junte dirigée par le général Assimi Goïta cherche des partenaires qui ne conditionnent pas leur appui à un retour à l’ordre constitutionnel. Le Maroc offre ce profil : ni leçons de gouvernance, ni agenda électoral, mais des ports, des banques, des engrais et une diplomatie religieuse rodée. La Grande Commission mixte, instrument classique de la diplomatie chérifienne, formalise cette offre en une architecture d’accords sectoriels assortie, fait notable, d’un mécanisme de suivi destiné à éviter que les signatures ne restent lettre morte, travers habituel de ce type de sommets.

Rabat avance ses pions avec méthode. L’Initiative atlantique, par laquelle le Royaume propose aux États sahéliens enclavés un accès à l’océan via ses façades portuaires, constitue la colonne vertébrale de sa stratégie. En se rapprochant de Bamako, le Maroc conforte un corridor qui relierait à terme le Sahel à l’Atlantique, court-circuitant les débouchés traditionnels du golfe de Guinée. Bamako, de son côté, a réitéré son soutien au plan d’autonomie marocain pour le Sahara, désormais présenté par une part croissante d’États comme la seule issue crédible. L’échange est limpide : un adossement logistique et financier contre un appui diplomatique sur le dossier le plus sensible de la politique étrangère du Royaume.

Reste à mesurer ce que ces accords changeront pour les Maliens. Le pays traverse une crise sécuritaire et économique aiguë, marquée par des pénuries de carburant, une inflation persistante et une insécurité qui gagne du terrain. Les promesses d’investissement marocaines dans les engrais, l’électricité ou les télécommunications répondent à des besoins réels, mais leur concrétisation dépendra d’un environnement où opérer relève déjà de la gageure. Les entreprises chérifiennes, banques et assureurs en tête, connaissent le terrain ouest-africain ; elles savent aussi que le risque malien s’est considérablement alourdi. Entre l’annonce et le décaissement, l’histoire récente du Sahel invite à la prudence.

Pour les acteurs économiques régionaux, l’accord rebat des cartes. En s’ancrant au Mali, le Maroc concurrence directement l’Algérie voisine, dont les relations avec Bamako oscillent entre dégel et défiance, et grignote l’espace laissé vacant par les partenaires occidentaux. Les opérateurs logistiques des corridors Dakar-Bamako et Abidjan-Bamako observent avec attention l’émergence d’un axe atlantique marocain qui, s’il se matérialise, pourrait redistribuer les flux commerciaux d’un Sahel jusqu’ici tributaire des ports sénégalais et ivoiriens. La coopération n’est pas neutre : elle dessine des gagnants et des perdants dans une géographie des transports en pleine recomposition.

Car la partie se joue à plusieurs. Le rapprochement Rabat-Bamako s’inscrit dans une compétition d’influence où se croisent l’Algérie, la Russie, dont les paramilitaires épaulent l’armée malienne, la Turquie et les monarchies du Golfe. Washington, qui pousse ses propres initiatives sécuritaires au Sahel, voit d’un bon œil un partenaire marocain jugé fiable. Alger, en revanche, ne peut que lire dans cette convergence une manœuvre d’encerclement, au moment où sa frontière sud se tend. Le Mali, en jouant la carte marocaine, monnaie habilement son alignement, mais s’expose aussi à devenir l’enjeu d’une rivalité qui le dépasse.

Les précédents nourrissent l’espérance autant que le doute. Le Maroc n’est pas un nouveau venu au Sahel : ses banques, ses opérateurs de télécommunications et ses assureurs y sont implantés de longue date, et Rabat s’est imposé comme l’un des premiers investisseurs africains sur le continent. Le géant des phosphates OCP y écoule des engrais dont dépend une agriculture sahélienne fragilisée par le climat. La coopération religieuse, portée par la Fondation Mohammed VI des oulémas africains, prolonge une influence spirituelle que peu de partenaires peuvent revendiquer. En liant sécurité, économie et religion, le Royaume propose un partenariat global là où d’autres se cantonnent à l’armement ou aux matières premières.

Encore faut-il que la lettre des accords se traduise en actes. Vingt et un textes signés en une journée relèvent autant de l’affichage que de l’engagement, et l’histoire des grandes commissions mixtes est jonchée de protocoles jamais appliqués. Le mécanisme de suivi annoncé à Bamako vise précisément à conjurer ce sort, mais il devra composer avec l’instabilité chronique du pays et l’incertitude qui entoure la durée de la transition. Pour les deux capitales, l’enjeu est de prouver que la diplomatie des sommets peut, cette fois, accoucher de projets concrets plutôt que de communiqués.

En définitive, les vingt et un accords de Bamako ne sont pas qu’un inventaire technique ; ils actent le retour du Maroc comme puissance sahélienne et la volonté d’une junte de diversifier ses dépendances plutôt que de les réduire. Pour Bamako, la voie est étroite : desserrer l’étau de l’isolement sans se livrer à un nouveau tuteur. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas malien, est celle de savoir si cette diplomatie des corridors et des commissions mixtes suffira à stabiliser un Sahel où les alliances se nouent et se défont au rythme des rapports de force, et non des traités.