Siège de la BCEAO (Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest) à Dakar.

Le 22 juillet à Dakar, le gouverneur de la BCEAO, Jean-Claude Kassi Brou, a présenté un rapport annuel flatteur : 6,7 pour cent de croissance en 2025 et une inflation maîtrisée. Derrière ces chiffres solides, l’union monétaire ouest-africaine doit composer avec le maintien paradoxal de trois États sahéliens en rupture politique.

Par Tunde Adeyemi

Le 22 juillet, dans un hôtel de Dakar, Jean-Claude Kassi Brou a déroulé de bons chiffres. Le gouverneur de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest présentait le rapport annuel 2025 de l’institution devant la presse des huit pays membres de l’Union monétaire. Devant un parterre de journalistes venus des huit capitales de l’Union, le ton se voulait rassurant, presque didactique. Le bilan qu’il en tire tient en un mot, celui de « vigueur » : une croissance régionale de 6,7 pour cent, parmi les plus élevées du continent, et une inflation ramenée sous contrôle. Trois priorités ont, dit-il, guidé l’action de la banque en 2025, la maîtrise des prix, la stabilité du système financier et l’accélération de l’inclusion financière.

Ces résultats ne tombent pas du ciel. L’Union économique et monétaire ouest-africaine, qui partage le franc CFA et une politique monétaire unique, a bénéficié d’une conjoncture agricole favorable, de la montée en puissance de la production d’hydrocarbures au Sénégal et au Niger, et d’une discipline monétaire qui a contenu la hausse des prix là où d’autres économies du continent ont dérapé. La BCEAO, gardienne de l’ancrage du franc CFA à l’euro, tire de cette stabilité une crédibilité que peu de banques centrales africaines peuvent revendiquer. Le rapport en fait, à juste titre, un argument. Les agences de notation, longtemps sévères avec la région, ont d’ailleurs salué cette constance monétaire.

La solidité affichée doit toutefois se lire avec prudence. Une croissance de 6,7 pour cent recouvre des situations très inégales, entre une Côte d’Ivoire et un Sénégal tirés par les investissements et l’énergie, et des économies sahéliennes minées par l’insécurité et la fermeture de pans entiers de leur territoire. L’inflation maîtrisée, quant à elle, doit beaucoup à l’ancrage du franc CFA à l’euro, qui importe la stabilité monétaire de la zone euro au prix d’une politique de change sur laquelle les États membres n’ont, en pratique, guère de prise. La performance est réelle ; elle est aussi, pour partie, empruntée.

Car la photographie économique masque une anomalie politique. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, réunis depuis 2023 dans l’Alliance des États du Sahel, ont rompu avec la CEDEAO, dénoncé leurs partenariats occidentaux et brandi la perspective d’une monnaie propre. Ils n’en demeurent pas moins, à ce jour, membres de l’Union monétaire et utilisateurs du franc CFA. La BCEAO se retrouve ainsi à administrer une monnaie commune pour des États dont certains contestent l’ordre régional qui la porte. L’institution, prudente, se garde de commenter le politique et se réfugie derrière la technicité de son mandat.

Pour les populations, cette résilience statistique se heurte à une réalité plus rugueuse. Une croissance de 6,7 pour cent dit peu de la vie quotidienne dans des pays où l’insécurité ferme des routes, déplace des villages et prive des régions entières d’accès aux marchés. Dans le Sahel, la production peut progresser à l’échelle nationale pendant que des zones entières sombrent dans l’économie de guerre. Cette agrégation flatteuse arrange les gouvernements, qui y puisent un récit de réussite, autant que les bailleurs, qui y trouvent la preuve d’une gestion vertueuse. La moyenne, elle, ne dîne pas dans les villages coupés du marché. Entre le tableau présenté à Dakar et le vécu des populations, l’écart nourrit un scepticisme croissant à l’égard des indicateurs officiels.

Le système bancaire, lui, avance sur une ligne de crête. La BCEAO a fait de la stabilité financière l’une de ses priorités, à l’heure où les États de l’Union financent une part croissante de leurs déficits sur le marché régional des titres, souscrit d’abord par les banques locales. Ce lien étroit entre dettes souveraines et bilans bancaires fait la force de l’intégration autant que sa vulnérabilité. Si un membre venait à trébucher, ou à claquer la porte de la zone franc, la contagion se propagerait par ces mêmes canaux qui font aujourd’hui la solidité affichée de l’ensemble. Les banques régionales, gorgées de titres publics, deviennent ainsi les premières exposées au moindre défaut souverain.

La question monétaire est, en réalité, la dernière amarre qui retient les États de l’AES à l’ordre régional. Sortir du franc CFA supposerait de bâtir en urgence une monnaie crédible, des réserves, une banque centrale, autant d’attributs qu’une souveraineté proclamée ne confère pas d’un décret. C’est pourquoi les juntes, si promptes à rompre sur le plan diplomatique, temporisent sur le terrain monétaire. Ce statu quo, personne ne l’assume vraiment : les juntes conservent une monnaie qu’elles disent honnir, la BCEAO administre une souveraineté qu’on lui conteste, et la CEDEAO négocie avec des partenaires qui en sont sortis. L’ambiguïté tient lieu de politique.

En définitive, le rapport 2025 de la BCEAO n’est pas seulement un exercice comptable ; il redessine, en creux, les rapports de force d’une région tiraillée entre performance économique et fragmentation politique. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de l’UEMOA, est celle de savoir combien de temps une monnaie commune peut survivre à une communauté qui se défait. Aucune des parties n’a donc intérêt à précipiter la rupture, mais aucune ne veut non plus être la première à céder. Tant que la stabilité paiera mieux que la rupture, l’union tiendra. Le jour où le calcul s’inversera, aucun taux de croissance ne suffira à la retenir.