
En recevant Abdel Fattah al-Sissi le 18 juillet à Dar es Salaam, la présidente tanzanienne Samia Suluhu Hassan a scellé un partenariat qui dépasse le commerce. Derrière le corridor logistique reliant Le Caire au port tanzanien, c’est la géopolitique du Nil qui cherche de nouveaux appuis.
Par Karim Benyahia
Le 18 juillet 2026, à Dar es Salaam, la présidente tanzanienne Samia Suluhu Hassan a reçu son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi pour une visite d’État qui restera comme un tournant discret de la diplomatie africaine. Au terme des entretiens, un forum d’affaires organisé par l’autorité tanzanienne des zones économiques spéciales a débouché sur deux mémorandums d’entente et sept déclarations d’intention d’investissement. Officiellement, il s’agit de commerce et d’infrastructures. En réalité, l’Égypte, puissance du Nil et de la Méditerranée, vient d’ouvrir une porte sur l’océan Indien et sur l’Afrique de l’Est, région dont elle fut longtemps rivale plus que partenaire.
Le cœur du dispositif porte un nom : le hub logistique multimodal Dar es Salaam-Le Caire. Le projet, présenté comme entrant dans sa phase finale de conception, vise à relier le port tanzanien de Dar es Salaam aux ports égyptiens de Sokhna et de Safaga, via la mer Rouge et la Méditerranée. L’Égypte s’est en outre dite prête à participer à l’expansion et à la modernisation du port de Dar es Salaam, dans une stratégie logistique régionale plus large. S’y ajoutent des projets agricoles de mise en valeur de terres et des coopérations dans les transports et l’énergie. Les échanges bilatéraux, encore modestes, ont atteint 88,5 millions de dollars en 2024, mais les exportations tanzaniennes vers l’Égypte ont été multipliées par sept en un an.
Derrière l’arithmétique commerciale se cache une manœuvre géopolitique de plus grande ampleur. Depuis des années, Le Caire mène une bataille existentielle autour des eaux du Nil, dont dépend sa survie, face au grand barrage éthiopien de la Renaissance qui a bouleversé le partage historique du fleuve. Or la Tanzanie appartient au bassin du Nil et pèse dans les équilibres est-africains. En tissant des liens économiques épais avec Dar es Salaam, l’Égypte se ménage des relais d’influence au cœur d’une région longtemps dominée par l’axe éthiopien et kenyan. Le commerce devient l’avant-garde d’une diplomatie hydraulique qui n’ose pas dire son nom.
Pour la Tanzanie, le calcul est différent mais convergent. Samia Suluhu Hassan, réélue à la tête d’un pays qui ambitionne de devenir la plaque tournante logistique de l’Afrique de l’Est et australe, monnaie sa position de carrefour. Son port de Dar es Salaam, débouché naturel de la Zambie, de la République démocratique du Congo et de plusieurs pays enclavés, cherche des capitaux et des débouchés. L’Égypte, avec ses armateurs, ses zones industrielles et son expérience du canal de Suez, offre exactement cela. Dar es Salaam joue ainsi les puissances les unes contre les autres, du Golfe à l’Asie, et ajoute désormais Le Caire à son carnet de prétendants.
Reste que les corridors africains se signent plus vite qu’ils ne se construisent. Le continent est jalonné de mémorandums somptueux jamais suivis d’un rail ni d’un quai. Relier Dar es Salaam à Sokhna suppose des milliards, une coordination douanière entre États jaloux de leur souveraineté, et une stabilité politique qui n’est jamais acquise le long de la vallée du Nil. Les sept déclarations d’intention signées à Dar es Salaam ne sont, pour l’heure, que des promesses. Leur valeur se mesurera à l’aune du premier conteneur qui empruntera réellement le corridor, et non à la chaleur des poignées de main présidentielles.
L’histoire longue éclaire la portée du geste. Pendant des décennies, la diplomatie égyptienne a regardé l’Afrique de l’Est à travers le seul prisme du Nil, tissant des alliances défensives et se méfiant des pays d’amont soupçonnés de menacer son quota d’eau. Ce tropisme sécuritaire a laissé le champ libre à d’autres puissances, du Golfe à la Chine, pour investir les ports et les corridors de la région. En misant désormais sur le commerce et la logistique, Le Caire opère un aggiornamento : il ne s’agit plus seulement de contenir les rivaux du bassin, mais de bâtir des intérêts partagés qui rendent la coopération plus rentable que l’affrontement. La méthode est plus subtile, et sans doute plus durable.
Pour l’Afrique de l’Est elle-même, ce ballet des prétendants n’est pas sans risque. Les États de la région, de la Tanzanie au Kenya, monnaient leur position stratégique auprès d’acteurs concurrents, au risque de s’endetter pour des infrastructures surdimensionnées ou de se laisser entraîner dans des rivalités qui ne sont pas les leurs. La Tanzanie, qui affiche une prudence de non-aligné, devra veiller à ce que le corridor égyptien serve son développement plutôt que la seule stratégie du Nil. Le partenariat scellé à Dar es Salaam sera fécond s’il reste équilibré, périlleux s’il fait de la région un simple appoint dans une querelle hydraulique vieille d’un siècle.
En définitive, la visite de Sissi en Tanzanie n’est pas seulement un rapprochement commercial ; elle redessine les rapports de force le long du Nil et sur la façade de l’océan Indien. La question qui se pose désormais, au-delà du seul axe Le Caire-Dar es Salaam, est celle de savoir si l’Afrique de l’Est deviendra le nouveau terrain où se joue la rivalité pour l’eau et l’influence, ou l’espace d’une intégration enfin assumée. En cherchant des amis au sud, l’Égypte parie que la géographie du commerce finira par servir la géopolitique de sa survie. De ce pari dépend peut-être la place que Le Caire occupera demain dans une Afrique de l’Est où tout, désormais, se négocie.















