
Le 18 juillet, un convoi militaire malien reliant Anéfis à Gao est tombé dans une embuscade meurtrière. Plus de cinquante soldats tués, une vingtaine de prisonniers : le revers rouvre la question du prix payé par Bamako pour son alliance avec les paramilitaires russes.
Le 18 juillet, sur la piste qui relie Anéfis à Gao, dans le nord du Mali, un convoi des Forces armées maliennes est tombé dans une embuscade d’une ampleur rare. Le bilan provisoire communiqué par des sources locales et militaires fait état de plus de cinquante soldats tués et d’une vingtaine de prisonniers, l’un des revers les plus lourds subis par l’armée depuis le début de la crise sahélienne, il y a une quinzaine d’années. L’attaque, revendiquée conjointement par le Front de libération de l’Azawad et par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, lié à Al-Qaïda, illustre une convergence tactique redoutable entre rébellion touarègue et insurrection jihadiste sur un même axe stratégique. Longtemps rivaux, ces deux mouvements coordonnent désormais leurs coups contre un adversaire commun, l’armée et ses alliés étrangers.
Le détail qui circule le plus, au lendemain de l’embuscade, concerne la composition du convoi. Celui-ci mêlait soldats maliens, supplétifs et paramilitaires russes de l’Africa Corps, la structure qui a succédé au groupe Wagner sous tutelle du ministère russe de la Défense. Selon plusieurs sources locales, ces derniers marchaient en tête et auraient atteint Gao sans perdre un homme, les pertes frappant les seuls Maliens laissés en arrière. Vraie ou exagérée, la scène résume une perception désormais répandue dans le pays : celle d’une alliance où le partenaire étranger préserve ses effectifs pendant que l’armée nationale encaisse les coups les plus durs. Dans les états-majors comme dans les casernes, cette lecture alimente un malaise que la propagande officielle peine à contenir.
Depuis le putsch de 2020 et l’arrivée au pouvoir d’Assimi Goïta, la junte a bâti sa légitimité sur une promesse simple, restaurer la souveraineté et la sécurité en congédiant les partenaires occidentaux au profit de Moscou. Le départ de la force française Barkhane, puis de la mission onusienne, devait être compensé par une montée en puissance des forces maliennes appuyées par les instructeurs russes. Bamako a multiplié les annonces de reconquête, présenté chaque localité reprise comme une victoire du souverainisme, et fait de la communication militaire un pilier du régime. L’embuscade d’Anéfis vient percuter frontalement ce récit, à un moment où la Confédération sahélienne cherche encore ses marques. Le contraste entre les communiqués de victoire et les images de deuil devient chaque semaine plus difficile à tenir.
Sur le terrain, la réalité est plus rugueuse que les communiqués. Le nord et le centre du pays restent des zones où l’État peine à se projeter durablement ; les axes routiers, comme celui d’Anéfis à Gao, demeurent vulnérables aux embuscades malgré la présence russe. Pour les populations locales, prises entre les groupes armés, les forces régulières et les supplétifs, l’insécurité n’a pas reculé, elle s’est déplacée et parfois durcie. Les exactions attribuées aux uns et aux autres nourrissent un ressentiment que les insurgés exploitent pour recruter, entretenant un cycle que la seule réponse militaire ne referme pas et que les victoires proclamées ne suffisent plus à masquer. Sur les axes du nord, chaque déplacement de convoi se transforme en pari, et la population en mesure quotidiennement le prix.
Pour les voisins et pour la Confédération des États du Sahel, qui réunit le Mali, le Burkina Faso et le Niger, le revers a une portée régionale. Les trois juntes ont fait de la mutualisation de la défense l’argument central de leur rapprochement, jusqu’à évoquer une force unifiée et un virage vers la haute intensité. Mais une embuscade de cette ampleur, sur un axe stratégique, interroge la capacité réelle de cette architecture à protéger ses propres convois. Elle expose aussi la dépendance persistante à un appui extérieur, russe cette fois, que le discours souverainiste avait pourtant promis de dépasser. Le décalage entre l’ambition affichée et les moyens réels devient difficile à dissimuler. Les opinions publiques des trois pays, d’abord galvanisées par le discours de rupture, commencent à réclamer des résultats tangibles.
La question du rapport de force avec Moscou se pose désormais crûment. L’Africa Corps facture sa présence, en argent et en accès aux ressources minières, et son intérêt à s’exposer sur les axes les plus dangereux n’est pas garanti. Si la perception d’un partenaire qui se ménage venait à s’installer durablement, c’est le fondement même du pacte sécuritaire de Bamako qui vacillerait. Pour la junte, la voie est étroite : reconnaître l’ampleur du revers fragiliserait son récit de victoire, le taire nourrirait la défiance d’une opinion qui compte ses morts et observe les silences officiels. Entre transparence et contrôle du discours, chaque option comporte un coût politique immédiat. Or la marge de manœuvre de Bamako se rétrécit à mesure que les pertes s’accumulent et que les ressources s’épuisent.
En définitive, l’embuscade d’Anéfis n’est pas seulement un épisode militaire ; elle met à nu la contradiction d’un souverainisme qui a changé de tuteur sans regagner l’initiative sur le terrain. La question qui se pose désormais, au-delà du seul Mali, est celle de savoir combien de temps les juntes sahéliennes pourront fonder leur légitimité sur une sécurité qu’elles ne parviennent pas à garantir. Entre le récit de la reconquête et le décompte des convois tombés, l’écart se creuse un peu plus à chaque attaque. C’est dans cet interstice, plus que sur les champs de bataille, que se jouera la solidité des régimes issus des coups d’État. Le champ de bataille, lui, ne pardonne ni les récits ni les silences ; il ne retient que les rapports de force réels.















