Le tracé du gazoduc Nigeria-Maroc

Réunis à Freetown le 19 juillet, les chefs d’État de la CEDEAO ont paraphé l’accord intergouvernemental du gazoduc Nigéria-Maroc. Un projet de 6 800 kilomètres et 25 milliards de dollars qui reste, pour l’heure, une promesse à financer.

Par Karim Benyahia

Le 19 juillet, en marge du 69e sommet de la CEDEAO à Freetown, treize signatures ont scellé l’accord intergouvernemental du Gazoduc Africain Atlantique, l’ouvrage de 6 800 kilomètres censé relier le Nigéria au Maroc avant un raccordement au réseau gazier européen. Porté depuis 2016 par Rabat et Abuja, le projet affiche une capacité annoncée de 30 milliards de mètres cubes par an et une facture qui approche 25 milliards de dollars. En apposant leur paraphe, les États ouest-africains transforment une vieille ambition diplomatique en engagement juridique commun. Reste une question que les communiqués éludent soigneusement : ce document rapproche-t-il réellement le premier mètre cube du terminal marocain, ou ajoute-t-il un protocole de plus à une pile déjà épaisse ?

L’accord intergouvernemental n’est pas un contrat de construction ; c’est le cadre qui autorise la suite. Il prévoit la création prochaine d’une société de projet dont le siège est fixé à Casablanca, et d’une autorité de gouvernance, la Pipeline Higher Authority, qui sera installée à Abuja. Le développement technique reste confié à l’Office national des hydrocarbures et des mines marocain et à la Nigerian National Petroleum Company. Conçu à l’origine comme une simple extension du gazoduc ouest-africain existant, le tracé a été redessiné en version mixte, offshore et onshore, longeant l’Atlantique pour desservir la Mauritanie, le Sénégal, la Guinée, la Côte d’Ivoire et le Ghana, avant de remonter vers le nord du Maroc où il rejoindra le gazoduc Maghreb-Europe. Cette recomposition du tracé, plus ambitieuse mais aussi plus coûteuse, illustre déjà la tension entre portée politique et faisabilité technique.

Pour Rabat, l’ouvrage dépasse la seule logistique gazière. Il prolonge une diplomatie d’infrastructures qui fait du royaume la charnière entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe, au moment précis où le Maroc engrange des soutiens sur le dossier du Sahara. Pour Abuja, premier détenteur de réserves gazières du continent, le gazoduc offre un débouché à des ressources aujourd’hui sous-exploitées ou torchées, et une vitrine du leadership régional que revendique le président Bola Tinubu. Les deux capitales ont donc convergé pour multiplier les jalons symboliques, sommets, mémorandums et signatures, qui entretiennent la dynamique politique et rassurent des partenaires encore hésitants. La cérémonie de Freetown s’inscrit dans cette séquence de communication soigneusement orchestrée. Chaque étape franchie sert autant la mobilisation des marchés que la mise en scène d’un partenariat sud-sud érigé en modèle.

Entre la carte et le chantier, pourtant, l’écart demeure vertigineux. Aucune décision finale d’investissement n’a été prise, et c’est elle qui commande tout le reste. La directrice de l’ONHYM, Amina Benkhadra, a elle-même rappelé au lendemain du sommet que la mobilisation des financements et la préparation de cette décision restaient les étapes déterminantes. Or un ouvrage de 25 milliards de dollars, étalé sur plus d’une décennie et traversant treize juridictions, suppose une ingénierie financière que ni Rabat ni Abuja ne peuvent porter à elles seules. Les bailleurs réclament des garanties d’enlèvement fermes, des tarifs de transit négociés État par État, et une visibilité sur la demande européenne à l’horizon 2040, trois conditions encore largement hypothétiques. Sans elles, aucun établissement financier ne s’engagera sur un horizon aussi lointain et politiquement exposé.

Les treize pays traversés forment la variable la plus délicate de l’équation. Chacun espère des redevances de transit, un accès domestique au gaz et des retombées industrielles ; chacun porte aussi un risque politique et sécuritaire qui lui est propre. Les segments offshore exigent des opérateurs une coordination réglementaire inédite, tandis que les tronçons terrestres traversent des régions où l’autorité de l’État s’effrite. À mesure que le nombre de signataires grandit, la gouvernance se complexifie, et la tentation d’un projet à géométrie variable, où quelques États avancent pendant que d’autres patientent, devient tangible. La signature collective de Freetown masque ainsi des calendriers nationaux profondément désynchronisés, que nul mécanisme commun ne vient pour l’instant harmoniser. Le succès de l’ouvrage dépendra donc moins de l’ingénierie que de la capacité des États à tenir un cap commun sur une décennie entière.

La dimension géopolitique achève de brouiller la lecture. Le Gazoduc Africain Atlantique entre en concurrence frontale avec le projet transsaharien défendu par l’Algérie, le Niger et le Nigéria, deux visions rivales pour acheminer le gaz nigérian vers l’Europe. Alger met en avant un tracé plus court et déjà partiellement existant ; Rabat mise sur l’inclusion politique de treize pays côtiers et sur l’effet d’entraînement régional qu’elle promet. Derrière l’arbitrage technique se joue une bataille d’influence pour le statut de fournisseur d’une Europe en quête d’alternatives au gaz russe. Bruxelles observe la manœuvre sans s’engager financièrement, laissant les capitales africaines assumer seules le risque du premier mouvement. Pour l’Afrique, l’enjeu est aussi de peser dans un marché énergétique où elle a longtemps été cantonnée au rôle de simple fournisseur de brut.

En définitive, l’accord de Freetown n’est pas un aboutissement mais un signal ; il verrouille l’intention politique sans lever l’incertitude industrielle. La question qui se pose désormais, au-delà du seul gazoduc, est celle de savoir si l’Afrique de l’Ouest saura convertir ses grands récits d’intégration en infrastructures effectivement financées, ou si elle continuera d’accumuler des protocoles que le temps périme. Pour la CEDEAO, fragilisée par le départ des trois États sahéliens, ce projet est aussi un test de crédibilité collective, presque autant qu’un chantier énergétique. Un gazoduc se mesure en mètres cubes livrés, non en signatures apposées ; c’est à cette aune, et à elle seule, que le sommet de Freetown sera jugé.