
En dévoilant à Abidjan sa Politique intégrée des ressources minérales et de l’énergie, la Côte d’Ivoire promet 38 000 milliards de francs CFA d’investissements d’ici 2040. Derrière l’ambition d’une transformation locale des minéraux critiques, le pari suppose que le privé finance près de neuf dixièmes de la facture.
Par Tunde Adeyemi
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Abidjan, le 10 juillet 2026. Dans une salle où se pressent une trentaine de ministres africains, des bailleurs et des investisseurs réunis sous l’égide de la Banque africaine de développement, Mamadou Sangafowa-Coulibaly dévoile un document que la Côte d’Ivoire présente comme sa boussole des quinze prochaines années. La Politique intégrée des ressources minérales et de l’énergie, la PIRME, chiffre son ambition à 38 000 milliards de francs CFA, près de 63 milliards de dollars, à mobiliser d’ici 2040. Le ministre des Mines, du Pétrole et de l’Énergie ne s’en cache pas : il s’agit de faire du sous-sol ivoirien le second poumon d’une économie encore adossée au cacao. Derrière les superlatifs affleure une conviction, celle d’un continent las de vendre ses minerais bruts.
Adoptée en conseil des ministres le 3 décembre 2025, la PIRME se veut la première stratégie ivoirienne à traiter d’un même geste les mines, le pétrole et l’électricité, trois univers longtemps administrés en silos. Son objectif central tient en un chiffre : doubler la contribution du secteur extractif et énergétique au produit intérieur brut, de 7 pour cent en 2022 à 14 pour cent en 2040. Le reste en découle. Le pays veut intégrer le top cinq des producteurs africains d’hydrocarbures dans la décennie, ravir à ses voisins le rang de premier producteur d’or du continent sous cinq ans, et garantir un accès universel à l’électricité et à la cuisson propre dès 2030. Sur le papier, la trajectoire est spectaculaire ; dans les faits, elle suppose un effort d’investissement sans précédent. L’État, lui, promet d’en poser le cadre : fiscalité incitative, guichet unique et contenu local érigé en condition d’accès au sous-sol.
Pour porter ce récit, Abidjan a choisi la scène panafricaine. Depuis la tribune du forum, Mamadou Sangafowa-Coulibaly a lancé un appel à l’ensemble du continent : cesser d’exporter la matière brute, bâtir des chaînes de valeur intégrées, faire des minéraux critiques le levier d’une industrialisation partagée. Le message épouse la doctrine du moment, ce nationalisme des ressources qui gagne du Ghana à la République démocratique du Congo. La Côte d’Ivoire y ajoute sa singularité : plutôt que de brandir une seule filière, elle promet d’articuler l’énergie et l’extraction, pariant que l’électron bon marché rendra possible la transformation locale du manganèse, du nickel ou de l’or qu’elle exportait jusqu’ici à l’état de concentré.
C’est là que le pari se complique. Sur les 38 000 milliards de francs CFA annoncés, l’État n’apportera qu’une fraction : près de 88 pour cent doivent venir du secteur privé, selon les projections présentées à Abidjan. Or la transformation locale, mot d’ordre du forum, bute sur un paradoxe que la PIRME reconnaît elle-même. Raffiner de l’or, fondre du métal ou traiter du minerai réclame une électricité abondante et continue, dans un pays où des coupures répétées ont émaillé les dernières saisons sèches. Promettre l’accès universel en 2030 et l’industrialisation minérale dans le même souffle revient à courir deux marathons de front. Pour les communautés minières et les orpailleurs, la question reste concrète : la valeur ajoutée créée en aval leur reviendra-t-elle, ou nourrira-t-elle d’abord la comptabilité nationale ?
Entre l’État et le terrain, la filière observe. Les compagnies aurifères, qui ont fait de la Côte d’Ivoire l’une des frontières minières les plus courtisées d’Afrique de l’Ouest, mesurent l’écart entre l’ambition de ravir au Ghana le rang de premier producteur d’or du continent et les volumes ivoiriens actuels. Le pétrole offshore, porté depuis la découverte du gisement Baleine, nourrit l’espoir d’une rente nouvelle, mais dépend d’opérateurs internationaux dont les arbitrages échappent à Abidjan. Le risque, pour les acteurs intermédiaires, coopératives d’orpaillage comme sous-traitants nationaux, est celui d’une consolidation autour de quelques majors capables d’aligner les capitaux exigés, au détriment d’un tissu local que la PIRME dit pourtant vouloir renforcer.
Car la bataille se joue aussi loin d’Abidjan. Les minéraux critiques, ce lithium, ce nickel, ce manganèse ou ce cobalt dont dépendent batteries et transition énergétique, sont devenus l’objet d’une compétition mondiale où la Chine, l’Union européenne et les États-Unis se disputent l’accès à la ressource africaine. En appelant le continent à transformer chez lui plutôt qu’à exporter, la Côte d’Ivoire épouse un discours de souveraineté séduisant, mais se place au cœur d’un rapport de force asymétrique : les capitaux, les technologies de raffinage et les débouchés restent, pour l’essentiel, entre des mains étrangères. S’en remettre à la Banque africaine de développement pour orchestrer le financement, c’est aussi reconnaître que la souveraineté proclamée passe encore par les bailleurs. Le calcul n’est pas illogique : sans catalyseur institutionnel, les 88 pour cent de capitaux privés espérés resteraient une pétition de principe.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ivoirien, est celle de savoir si l’Afrique peut décréter sa montée en gamme industrielle sans en maîtriser les leviers financiers et technologiques. La PIRME a le mérite de la cohérence : lier l’énergie et les mines, c’est refuser le fétichisme du minerai pour raisonner en système. Reste que 63 milliards de dollars ne se lèvent pas par la seule vertu d’un plan, et qu’une électricité défaillante fera plus de tort à l’ambition que tous les discours ne lui feront de bien. Entre le récit de la souveraineté et l’arithmétique du capital, Abidjan vient d’ouvrir un pari dont le continent entier guette l’issue.














