Le 11 juillet, l’opposant camerounais exilé à Banjul a annoncé le dépôt de deux plaintes pénales en Suisse, au titre de la compétence universelle, pour les violences qui ont suivi la présidentielle d’octobre 2025. Une arme judiciaire dont chacun connaît, à Yaoundé, les limites.

Par Éliane Moukoko

Le 11 juillet, un communiqué parti de Banjul a rappelé que la crise camerounaise n’était pas close. Issa Tchiroma Bakary, exilé en Gambie depuis novembre 2025 et qui continue de se présenter comme le « président élu » du Cameroun, y annonce avoir saisi le Ministère public de la Confédération suisse, près le Tribunal pénal fédéral de Bellinzone, de deux plaintes pénales. Elles visent des faits qualifiés de massacres et d’actes de répression commis après l’élection présidentielle d’octobre 2025. La première concerne le cas d’Anicet Ekane. La seconde entend couvrir l’ensemble des victimes de la crise post-électorale. Le geste, formulé en des termes juridiques précis, est d’abord symbolique. Il n’est pas pour autant dépourvu de calcul, ni de précédent : c’est la deuxième fois en un mois que l’opposant confie à un parquet européen ce qu’aucun juge camerounais n’acceptera d’instruire.

Le fondement invoqué est la compétence universelle, ce mécanisme qui autorise le juge d’un État à connaître de crimes graves commis à l’étranger, contre des étrangers, par des étrangers. Les avocats de l’opposant s’appuient, selon son communiqué, sur la Convention des Nations unies contre la torture de 1984 et sur la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées de 2006, deux textes que la Suisse a ratifiés et transposés dans son droit pénal. La démarche prolonge une première initiative déposée en France le 12 juin, sur des bases juridiques comparables. Selon la presse camerounaise, cette plainte parisienne visait le chef de l’État et une vingtaine de hauts responsables.

Le contexte est celui d’un pouvoir que rien n’a entamé. Paul Biya, au pouvoir depuis novembre 1982, a été proclamé vainqueur du scrutin du 12 octobre 2025 avec 53,66 % des voix et investi le 6 novembre pour un huitième mandat de sept ans. Joseph Dion Ngute, Premier ministre depuis janvier 2019, dirige toujours le gouvernement, dont la stabilité tient lieu de doctrine. Les contestations qui ont suivi la proclamation des résultats ont été réprimées ; leur bilan reste disputé et aucune juridiction camerounaise n’a ouvert d’enquête sur les violences. C’est cette impasse interne, et elle seule, qui explique le détour par Berne et par Paris. Quand la voie interne se ferme, la voie extérieure devient moins un choix qu’un aveu.

La compétence universelle est devenue, pour les oppositions africaines privées de recours national, une arme d’attrition. Elle a ses précédents et surtout ses échecs. Elle bute d’abord sur l’immunité : un chef d’État en exercice bénéficie, devant les juridictions étrangères, d’une protection que la coutume internationale reconnaît encore largement, et que ni la Suisse ni la France ne s’aventurent volontiers à contester. Elle bute ensuite sur la volonté politique des parquets, qui disposent d’une marge d’appréciation considérable et n’ouvrent d’enquête que si les faits, les victimes ou les auteurs présentent un lien tangible avec leur territoire. Elle bute enfin sur la preuve : documenter des violences d’État à distance, sans accès au terrain, sans témoins protégés, sans expertise médico-légale, relève de l’enquête impossible. Les rares condamnations obtenues par ce canal, en Europe, ont visé des exécutants isolés, jamais des chefs d’État en fonction.

Pourquoi, dès lors, déposer plainte ? Parce que l’objectif n’est peut-être pas la condamnation. Une procédure ouverte à Bellinzone ou à Paris crée un espace de documentation, contraint certains responsables à surveiller leurs déplacements, alimente les débats parlementaires européens et donne à un opposant en exil une existence internationale que l’exil, précisément, lui refuse. Le choix de la Suisse n’a rien d’anodin. C’est un pays où l’on soigne, où l’on scolarise, où l’on place. La menace judiciaire y atteint moins le pouvoir que son confort, ce qui, à défaut d’être une victoire, constitue une gêne durable pour une élite habituée à considérer l’Europe comme un arrière-pays sûr.

Il faut cependant se garder de l’illusion. Le recours au juge étranger a un coût politique intérieur, et il est lourd. Il expose l’opposant à une accusation commode et redoutablement efficace : celle de solliciter une justice occidentale contre son propre pays, dans une région où le rejet de l’ingérence est devenu un ressort de légitimité de premier ordre. Il déplace le combat du terrain électoral vers le terrain judiciaire, là où le pouvoir de Yaoundé n’a rien à perdre et beaucoup de temps à gagner. Or les législatives camerounaises, attendues en décembre, se joueront au Cameroun, dans les bureaux de vote et les commissions de recensement, pas dans un prétoire tessinois, où nul électeur camerounais ne siégera jamais.

Pour Tchiroma, la voie est étroite : maintenir la pression internationale sans se couper d’une base intérieure qui attend des résultats tangibles et non des dépôts de plainte. Pour le pouvoir camerounais, la stratégie est inverse et éprouvée : laisser passer le temps, qui a toujours travaillé pour lui. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas camerounais, est celle de savoir ce que valent réellement les juridictions du Nord comme voie de recours pour des sociétés dont les tribunaux ne fonctionnent pas, et si cette externalisation de la justice ne finit pas par affaiblir l’exigence de la réformer chez soi. En définitive, une plainte déposée à Bellinzone ne rend pas la justice au Cameroun ; elle constate, publiquement, qu’elle n’y est pas rendue.