Le Nigérian Aliko Dangote est consacré comme l’homme le plus riche de l’Afrique

Le 8 juillet, à Banjul, Aliko Dangote a promis deux milliards de dollars pour une centrale solaire de 250 mégawatts et un terminal pétrolier. Adama Barrow y voit un tournant. La Gambie importe 57 % de son courant. Entre l’annonce et le béton, la distance reste entière.

Par Tunde Adeyemi

Le 8 juillet, dans les salons de la State House de Banjul, Adama Barrow a annoncé ce qu’aucune loi de finances gambienne n’avait jamais pu inscrire à son budget : deux milliards de dollars. La somme, promise par Aliko Dangote au terme d’un entretien tenu en marge des réunions du Caucus africain que la Gambie accueille cette année, doit financer deux ouvrages. Une centrale solaire de 250 mégawatts, d’abord. Un terminal de stockage de carburant, ensuite, destiné à consolider des réserves pétrolières que la moindre secousse sur les cours mondiaux met en péril. L’homme d’affaires nigérian n’était pas venu seul. À ses côtés se tenait Olusegun Alebiosu, directeur général de First Bank Group, dont l’établissement adosse l’initiative. La présence du banquier valait signature : elle disait que le montage financier existe, ou du moins qu’il se cherche.

Pour mesurer ce que représente une telle promesse, il faut regarder l’état du réseau gambien. Au premier trimestre 2025, le pays a importé 57 % de son électricité, principalement du Sénégal et de la Guinée. Le plus grand projet solaire actuellement en construction, la centrale de Soma, affiche 150 mégawatts et ne doit pas être achevé avant 2030. Une installation de 250 mégawatts dépasserait donc à elle seule ce chantier phare et ferait plus que doubler la puissance aujourd’hui disponible sur le réseau national. Le gouvernement évalue le potentiel solaire du pays à environ 428 mégawatts et vise 30 % de renouvelables dans son mix, importations comprises, à l’horizon 2030, contre 13 % en 2024. Autrement dit, un seul investisseur privé propose de résoudre, en une annonce, une équation que la coopération internationale n’a pas su boucler en une décennie.

La méthode est désormais reconnaissable. Le groupe Dangote a annoncé un programme d’investissement de 46 milliards de dollars d’ici 2028, réparti entre le raffinage, les engrais et le ciment. Il a confirmé Lamu, au Kenya, comme site d’une raffinerie de 17 milliards de dollars, dont le président kényan promettait encore, le 13 juillet, qu’elle créerait 60 000 emplois. Il a bâti, près de Lagos, la raffinerie géante qui a fait du Nigéria un exportateur net d’essence. Le raisonnement de son fondateur est constant depuis des années : l’Afrique s’appauvrit en exportant des matières brutes et en réimportant des produits finis, et le capital africain doit financer lui-même les infrastructures que les bailleurs étrangers ne financent plus. À Banjul, ce discours rencontre un État de moins de trois millions d’habitants, sans rente minière, à la marge budgétaire étroite.

Reste ce que l’annonce ne dit pas, et qui est précisément l’essentiel. L’engagement est préliminaire. Aucun accord contraignant n’a été signé. Aucune étude de faisabilité n’est achevée. Aucun calendrier de construction n’a été communiqué. Le gouvernement n’a pas davantage indiqué comment les deux milliards se répartissent entre la centrale et le terminal pétrolier. Barrow a demandé à ses ministères de travailler avec les équipes techniques du groupe : c’est l’aveu que rien n’est encore instruit. Les promesses de cette taille prospèrent en marge des sommets, où la photographie précède le contrat. Leur valeur réelle se mesure au moment de la clôture financière, plusieurs années plus tard, quand les études de sol, les garanties souveraines et les tarifs de rachat de l’électricité ont fait leur travail de dégrisement. Entre l’annonce et le premier kilowattheure injecté sur le réseau, la mortalité des projets est élevée, en Afrique de l’Ouest comme ailleurs.

Il y a plus troublant que le risque d’un projet qui s’enliserait. Si la centrale sort de terre, la Gambie aura substitué une dépendance à une autre. Elle n’achètera plus son courant à Dakar et à Conakry ; elle l’achètera à un groupe privé nigérian, avec lequel un État de cette taille ne négocie pas d’égal à égal. La souveraineté énergétique promise est aussi une privatisation de fait de l’infrastructure critique du pays. Le terminal de carburant pose la même question sous une autre forme : qui fixera, demain, les conditions d’accès aux réserves stratégiques d’un pays qui n’a ni raffinerie ni pouvoir de marché ? Le contrat, le jour où il existera, comptera davantage que le mégawatt.

Le geste s’inscrit enfin dans une géographie plus large. En finançant l’électricité gambienne, un industriel nigérian pénètre un marché jusqu’ici alimenté par le Sénégal et la Guinée, deux voisins qui y trouvaient un débouché rémunérateur. Le capital panafricain, célébré comme une émancipation collective, produit aussi ses propres rapports de force : il concentre, il arbitre, il déplace des rentes. Les institutions de la CEDEAO, qui promeuvent depuis vingt ans un marché régional de l’électricité, observeront avec attention la manière dont un acteur privé recompose à lui seul un équilibre que l’interconnexion publique n’a pas produit. Nul ne s’en plaindra tant que le courant arrive ; la question se posera le jour où il faudra en discuter le prix.

Pour Banjul, la voie est étroite : accueillir l’investissement sans se lier les mains, sécuriser le mégawatt sans céder le tarif. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas gambien, est celle de savoir si l’émergence de milliardaires africains capables de financer des infrastructures nationales constitue une alternative à la dépendance extérieure ou seulement son remplacement par une dépendance domestique, moins visible et tout aussi contraignante. En définitive, la promesse de Banjul n’est pas seulement un chèque ; elle redessine la carte de ceux qui, en Afrique de l’Ouest, détiennent le pouvoir d’allumer la lumière.