
Bamako et Alger ont annoncé le 10 juillet le retour de leurs ambassadeurs et la réouverture de leurs espaces aériens, fermés depuis la destruction d’un drone malien en avril 2025. Un dégel dicté par la nécessité plus que par la réconciliation.
Par Karim Benyahia
Le 10 juillet, à quelques heures d’intervalle, Bamako et Alger ont publié deux communiqués qui disaient la même chose. Le gouvernement malien annonçait le retour de son ambassadeur en Algérie et la réouverture de l’espace aérien malien à l’ensemble des aéronefs civils et militaires en provenance ou à destination du voisin du nord. La présidence algérienne, de son côté, faisait savoir que le président Abdelmadjid Tebboune avait ordonné le retour de Kamal Retieb à Bamako comme ambassadeur, avec effet immédiat, et levait ses propres restrictions aériennes. Quinze mois de rupture s’achevaient ainsi en deux textes administratifs, sans conférence de presse, sans médiateur affiché, sans un mot d’explication sur ce qui avait provoqué la crise.
Cette crise, il faut la rappeler, était née d’un drone. Dans la nuit du 31 mars au 1er avril 2025, un appareil des forces armées maliennes avait été abattu à proximité de la frontière algérienne. Bamako y avait vu un acte hostile, Alger l’exercice d’une souveraineté aérienne. Les deux capitales avaient rappelé leurs ambassadeurs, puis fermé mutuellement leurs ciels le 7 avril 2025. Derrière l’incident, un désaccord plus ancien affleurait : depuis la dénonciation par le Mali de l’accord d’Alger de 2015, la junte au pouvoir reproche à l’Algérie d’avoir trop longtemps abrité et ménagé les mouvements du nord, quand Alger reproche à Bamako d’avoir livré le Sahel à des supplétifs étrangers et à une logique de guerre totale.
Ce qui a changé, ce ne sont pas les griefs, c’est la situation. Le Mali du général Assimi Goïta, président de la transition et ministre de la Défense depuis mai, affronte une asphyxie économique méthodique : le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, principale coalition jihadiste liée à Al-Qaïda, impose depuis des mois un blocus sur les approvisionnements en carburant, frappant les convois venus du sud et étranglant Bamako. Dans cette guerre de logistique, le nord compte. Les axes qui montent vers la frontière algérienne, longtemps informels, sont l’une des rares alternatives aux corridors ivoirien et sénégalais. Rouvrir le ciel et rétablir une relation d’État à État avec Alger, c’est desserrer, un peu, un étau.
Alger, de son côté, a moins gagné que cessé de perdre. En quinze mois, la diplomatie algérienne a vu le Sahel lui échapper méthodiquement. La Russie s’y est installée militairement, la Turquie commercialement, et le Maroc y a placé son offensive la plus habile : l’initiative atlantique offerte aux États enclavés, un accès à l’océan que l’Algérie ne peut pas proposer. Début juillet, Bamako recevait des émissaires marocains et confirmait un forum d’affaires prévu à la fin du mois, après avoir reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara. Pour Alger, laisser le Mali basculer entièrement dans l’orbite de Rabat serait une défaite stratégique bien plus lourde que l’humiliation d’un drone abattu. La réouverture du ciel est une reprise de contact, pas un pardon.
Pour les populations, le calcul est plus simple. Les Maliens du nord, de Gao à Kidal, vivent depuis des décennies d’une économie transfrontalière que la fermeture avait rendue clandestine et donc plus chère : carburant algérien subventionné, denrées, pièces détachées, transferts d’argent. Les commerçants de Tamanrasset avaient perdu un marché. La normalisation aérienne ne rouvre pas mécaniquement les postes terrestres, mais elle envoie un signal aux réseaux qui, eux, n’avaient jamais cessé de fonctionner. Dans ces régions, la souveraineté proclamée à Bamako compte moins que le prix du litre d’essence à Kidal.
La fermeture avait aussi un coût que personne n’a chiffré publiquement. Un espace aérien clos ne se contourne pas gratuitement : il rallonge les routes, alourdit les plans de vol des compagnies desservant Bamako, complique l’évacuation sanitaire et le transport de fret, et interdit surtout les vols militaires, dans une guerre où l’acheminement compte autant que le feu. En rouvrant le ciel aux aéronefs civils « et militaires », les deux communiqués du 10 juillet lèvent précisément la clause qui gênait le plus les états-majors. Le geste est technique. Sa portée est stratégique, et les deux capitales le savent parfaitement.
Il ne faut pourtant pas confondre dégel et alliance. Les deux États restent adossés à des visions inconciliables du Sahel. L’Algérie défend une doctrine de non-ingérence, de médiation politique et de refus des forces étrangères ; l’Alliance des États du Sahel, dont le Mali est le pivot avec le Burkina Faso et le Niger, a fait de la solution militaire et du partenariat russe sa colonne vertébrale, et vient encore de recevoir Sergueï Lavrov à Niamey. Le contentieux du drone n’est pas soldé, et Bamako n’a rien retiré de ses accusations. La reprise diplomatique ressemble donc à ce qu’elle est : un cessez-le-feu verbal entre deux voisins qui ont épuisé le bénéfice de l’escalade.
Pour Alger, la voie est étroite : reprendre pied au Mali sans cautionner une transition qui a exclu ses médiateurs, et sans donner à Rabat le prétexte d’un nouveau succès diplomatique. Pour Bamako, elle ne l’est pas moins : accepter l’oxygène algérien sans compromettre l’axe atlantique marocain qui promet un débouché maritime, ni froisser des partenaires russes qui n’aiment pas les rééquilibrages. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas malien, est celle de savoir si le Sahel est encore un espace où l’on choisit ses alliances, ou seulement un marché où les puissances placent leurs offres. Deux communiqués symétriques ont rouvert un ciel. Ils n’ont réglé aucune des guerres qui se livrent en dessous.














