Depuis le décret d’état d’urgence hydrique du 1er juillet, l’État gabonais a repris en main la distribution de l’eau dans le Grand Libreville, réquisitionné l’armée et fixé des tarifs administrés. Une réponse d’urgence qui met à nu des décennies de sous-investissement et l’économie parallèle de la pénurie.

Par Éliane Moukoko

À Libreville, à la mi-juillet, l’eau est devenue la première affaire du quotidien. Dans les quartiers de Nzeng-Ayong, d’Akébé, de Glass ou de la Lalala, les habitants guettent les camions-citernes de l’armée, bidons jaunes alignés le long des rues, et se transmettent l’information la plus précieuse du moment : où trouver un point de distribution encore approvisionné. Depuis le décret d’état d’urgence hydrique pris le 1er juillet sur l’ensemble du territoire, l’État gabonais a purement et simplement repris la main sur la distribution de l’eau potable dans le Grand Libreville, confiant aux sapeurs-pompiers, à la Garde républicaine, au Génie militaire et à la Gendarmerie une mission qui relevait naguère du service public.

Le gouvernement justifie cette mise sous commandement par la dégradation sans précédent des capacités de distribution, qu’il impute à un déficit pluviométrique persistant et à un sous-investissement structurel. Les installations de captage, de traitement et de distribution, largement vétustes, ne suivent plus la croissance d’une agglomération qui concentre l’essentiel de la population du pays. La pénurie n’est pas nouvelle, mais elle a atteint un point de rupture, au point que les autorités évoquent un stress systémique du réseau. La Société d’énergie et d’eau du Gabon, opérateur historique, se retrouve au centre des critiques, alors même que l’exécutif avait engagé, ces derniers mois, une réflexion sur la séparation de ses activités d’eau et d’électricité. Libreville et sa périphérie concentrent une part écrasante de la population du pays, et la demande a bondi sans que les capacités de production ne suivent. Le gouvernement a d’ailleurs dû actualiser son dispositif dès le 2 juillet, révisant à la baisse une première grille tarifaire jugée trop lourde et réorganisant en urgence la chaîne de distribution.

L’urgence a mis au jour une véritable économie parallèle de la pénurie. Les autorités affirment avoir identifié un réseau de commerce illicite de l’eau impliquant certains agents de la SEEG, avec des reventes pouvant atteindre 10 000 à 20 000 francs CFA le mètre cube, une somme prohibitive dans un pays où l’eau devrait couler du robinet. Pour casser cette spéculation, le gouvernement a interdit le commerce informel de l’eau, saisi 55 camions-citernes soupçonnés d’alimenter des circuits parallèles, et imposé une grille tarifaire stricte : autour de 3 000 francs le mètre cube livré, 600 francs le fût de 200 litres, 300 francs pour 100 litres. La formule est frappante : à Libreville, comme le résume un habitant cité par la presse, l’eau est devenue plus rare qu’un billet de 10 000 francs. Ces tarifs de marché noir, plusieurs fois supérieurs au prix public, disaient la faillite d’un système où la rareté nourrissait le trafic plutôt que la réparation.

La réquisition de l’armée a d’abord rassuré. Les camions des forces de défense ont sillonné Libreville, Owendo et Akanda, symboles d’un État qui refuse de laisser ses citoyens sans eau. Mais, deux semaines après le décret, le dispositif montre déjà ses limites. Dans plusieurs quartiers, de Mindoubé à Beau-Séjour en passant par Awendjé et les zones dites des PK, des riverains affirment n’avoir vu aucun camion depuis des jours. La logistique militaire, conçue pour l’exceptionnel, ne peut se substituer durablement à un réseau de canalisations. La militarisation de la distribution soulage la vitrine de la capitale sans réparer la tuyauterie qui en dépend.

Ce sont, comme souvent, les plus modestes qui paient le prix fort. Les ménages aisés disposent de forages privés, de citernes ou des moyens d’acheter au prix fort ; les quartiers populaires, eux, dépendent entièrement de la borne-fontaine et du camion. La grille tarifaire administrée, censée protéger, reste un coût réel pour des familles qui doivent acheter chaque jour de quoi boire, cuisiner et se laver. La pénurie d’eau agit ainsi comme un révélateur d’inégalités, transformant un besoin élémentaire en marqueur social et en source de tension dans une capitale déjà éprouvée.

Pour le pouvoir, l’épisode est un test politique autant que technique. Élu l’an dernier et installé au sommet d’une Ve République qui a solennellement clos la transition, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a fait de la restauration des services publics et de la dignité quotidienne un pilier de son discours. Or rien n’expose davantage un gouvernement que l’incapacité à faire couler l’eau. Le ministère en charge de l’Eau et de l’Énergie, confié à Philippe Tonangoye, se trouve en première ligne d’une crise qui met en jeu la crédibilité de la promesse de rupture avec l’ancien système. La rue, elle, juge sur pièces, robinet après robinet.

Reste que l’état d’urgence, par définition, ne règle rien sur le fond. Il achète du temps. La véritable échéance est ailleurs : dans les investissements lourds de captage et de traitement, dans la réhabilitation d’un réseau à bout de souffle, dans la réforme d’un opérateur soupçonné jusque dans ses propres rangs. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de Libreville, est de savoir si un État peut durablement se substituer, en treillis, au service public défaillant qu’il n’a pas su entretenir. Pour le Gabon, l’eau n’est plus seulement une ressource : elle est devenue l’épreuve par laquelle se jugera la capacité de la Ve République à transformer ses promesses en robinets qui coulent. D’autres capitales du continent, de Lagos à Kinshasa, affrontent la même équation d’un réseau hérité, jamais dimensionné pour la métropole qu’il doit désservir aujourd’hui.