
Trois jours avant le premier anniversaire de son investiture, fixé au 3 mai 2026, Brice Clotaire Oligui Nguema a profité du Conseil des ministres pour clore l’an I de sa transition militaire devenue présidence civile. Désormais, le pouvoir gabonais s’expose au verdict du quotidien.
À Libreville, le Conseil des ministres du 30 avril 2026 s’est tenu sur le ton solennel d’une bascule. Trois jours avant le premier anniversaire de la prestation de serment, le 3 mai 2025, Brice Clotaire Oligui Nguema a entendu fixer lui-même le récit. L’an I, a-t-il fait inscrire au communiqué final, fut « une phase de refondation structurelle » dont l’ambition centrale était double : restaurer la légitimité institutionnelle de l’État gabonais, et engager une reconquête de souveraineté économique. Le ton est appuyé. Pour la première fois depuis le coup d’État du 30 août 2023, le chef de l’État ne se contente plus d’inventorier les ruptures avec l’ère Bongo. Il accepte de se mesurer à un calendrier d’efficacité. L’an II, a-t-il déclaré, « sera celui du passage de la refondation à la preuve », sa propre formule installant l’horizon où il pourra être jugé.
Le bilan revendiqué est dense. Une nouvelle Constitution adoptée par référendum en novembre 2024, un Sénat et une Assemblée nationale recomposés, une Cour constitutionnelle remodelée, le code électoral réécrit. À cela s’ajoutent l’élection présidentielle d’avril 2025, gagnée avec 90,35 % des suffrages selon le Centre gabonais des élections, l’investiture du 3 mai et la création de l’Union des bâtisseurs en juin 2025, parti présidentiel devenu majoritaire au Parlement après les législatives de septembre. Côté économique, le ministre des Comptes publics Charles M’Ba revendique le redémarrage des chantiers du Trans-gabonais, la signature avec la Compagnie générale des mines du contrat sur le manganèse de Moanda et la relance du dialogue avec le FMI, suspendu sous la fin du règne d’Ali Bongo. À l’extérieur, la Cédéao a confirmé la levée progressive des suspensions, l’Union africaine a réintégré Libreville en mars 2026 et la France a normalisé ses échanges militaires. Pour Oligui Nguema, l’image d’un État réinséré dans le concert régional vaut acquis politique.
Mais la critique guette, méthodique. Les observateurs gabonais, du Comité national de la transition à l’Église catholique, soulignent que les libertés publiques restent encadrées par décret et que la justice reste perçue comme instrumentalisée par les enquêtes sur la fortune Bongo, conduites par la Cour spéciale de lutte contre l’enrichissement illicite. La société civile, regroupée notamment dans le collectif Tournons la page Gabon, dénonce un parti présidentiel hypertrophié qui absorbe les transfuges du Parti démocratique gabonais et étouffe l’opposition résiduelle, du PSD d’Hervé Patrick Opiangah aux dissidents emmenés par Alain-Claude Bilie By Nze, écarté de la course présidentielle pour vice de candidature. La presse libérale, de L’Union à Gabon Review, pointe un budget 2026 fragilisé par un service de la dette toujours supérieur à 50 % des dépenses, un endettement public en hausse au-delà de 70 % du PIB et un cours du baril dont la projection à 61 dollars apparaît, depuis le choc moyen-oriental, sciemment prudente. Les fédérations syndicales du secteur public, qui négocient depuis février un nouveau cadre salarial, évoquent ouvertement la rue, à l’image de la Confédération syndicale gabonaise et du Syndicat de l’éducation nationale, qui ont défilé à Libreville le 1er mai sur le mot d’ordre d’une « refondation pour qui ? ». Les chiffres sociaux confirment la prudence présidentielle : selon la Banque mondiale, le chômage des moins de trente ans dépasse 35 %, la pauvreté monétaire touche un Gabonais sur trois, et le pouvoir d’achat n’a pas, en un an, retrouvé son niveau de 2022. La rupture a été faite, l’amélioration tangible reste à construire, et c’est sur ce terrain que se jouera la légitimité du régime.
L’an II d’Oligui Nguema sera donc celui du contact direct avec les attentes. À court terme, le gouvernement Ntoutoume Ayi promet l’achèvement des routes Libreville-Lambaréné et Booué-Makokou, la généralisation de la couverture maladie universelle gabonaise et un plan d’urgence pour l’eau et l’électricité dans les capitales provinciales. À moyen terme, l’enjeu est plus structurel : sortir de la rente pétrolière qui assure encore près de 60 % des exportations, accélérer la transformation locale du manganèse et du bois, et bâtir un dialogue social acceptable par la base. À l’extérieur, Libreville devra trouver son équilibre entre Paris, Pékin, Abu Dhabi et Washington, tous courtisés ces derniers mois autour des minerais critiques et du potentiel forestier. Pour Afrique Confidentielle, le pari intérieur d’Oligui Nguema commence là où la rhétorique se tait. Si l’an II ne livre pas ses preuves chiffrées sur la table des Gabonais, la refondation sombrera dans le procès classique du bonapartisme tropical, ce mal endémique qui prend les institutions pour décor, la patience populaire pour ressource inépuisable et la promesse pour seule politique. Le sablier, lui, a déjà commencé à s’écouler.













