Depuis le 1er juillet, l’État ghanéen achète le tiers de la production des grandes mines d’or, contre un cinquième auparavant. Derrière ce tour de vis, Accra poursuit un objectif clair : gonfler ses réserves de change, raffiner sur place et faire de son métal jaune un bouclier monétaire.

Par Tunde Adeyemi

Accra a franchi un cap supplémentaire dans sa reconquête du métal jaune. Depuis le 1er juillet, la Ghana Gold Board, l’organisme public connu sous le nom de GoldBod, achète 30 % de la production des grandes compagnies aurifères opérant dans le pays, contre 20 % auparavant. L’accord, conclu avec la Chambre des mines, contraint des géants mondiaux comme Newmont, Gold Fields ou le chinois Zijin à céder localement, sous forme de doré, près d’un tiers de leur or, réglé en cedis au taux de référence de la Banque du Ghana, moyennant une décote de 0,55 %. Derrière ce tour de vis se dessine une stratégie assumée : faire de l’or un instrument monétaire au service de la stabilité macroéconomique.

La mécanique n’est pas née de rien. Depuis sa création en 2025, GoldBod a bouleversé la manière dont le Ghana, deuxième producteur d’or du continent, valorise sa ressource. En dix mois, l’organisme a supervisé l’exportation de 103 tonnes d’or, générant plus de dix milliards de dollars de devises. Les réserves internationales du pays ont atteint un niveau record de 13,8 milliards de dollars, soit près de 5,7 mois d’importations. Selon plusieurs analyses concordantes, les interventions de GoldBod expliqueraient à elles seules une large part de l’appréciation spectaculaire du cedi en 2025. Le relèvement du quota à 30 % prolonge cette dynamique. Créé en 2025 pour centraliser l’achat et l’exportation de l’or et mettre fin à l’éparpillement des licences, l’organisme détient désormais un quasi-monopole sur la commercialisation du métal. Le cedi, longtemps malmené, s’est même hissé cette année-là parmi les monnaies les plus performantes du monde, deux ans à peine après le défaut de 2022 qui avait contraint Accra à restructurer sa dette sous l’égide du Fonds monétaire international.

Le dessein présidentiel donne à ce dispositif sa cohérence. Le chef de l’État, John Dramani Mahama, a fixé un cap : zéro exportation de minerai brut d’ici 2030, et l’accréditation d’au moins une raffinerie locale par la London Bullion Market Association à la même échéance. Le ministre des Finances, Cassiel Ato Forson, a inscrit cette ambition dans un programme baptisé GANRAP, destiné à porter les réserves de change à l’équivalent de quinze mois d’importations d’ici la fin 2028. L’or cesse d’être une simple matière première exportée pour devenir un actif stratégique, adossé à la politique monétaire. Une telle accréditation ferait du Ghana l’un des rares raffineurs d’or certifiés du continent.

Sur le terrain, les effets sont ambivalents. Pour l’État, la manœuvre consolide un trésor de guerre qui a permis d’amortir les chocs et de restaurer la confiance après la restructuration douloureuse de la dette. Mais pour les compagnies minières, l’obligation de céder une part croissante de leur production en monnaie locale, à un cours administré, pèse sur leur trésorerie en devises et sur la planification de leurs investissements. Un cadre du secteur, cité par la presse, résume la crainte : une prévisibilité fiscale et réglementaire est indispensable pour engager des capitaux sur des projets qui se déploient sur des décennies. Le souvenir du défaut de 2022 reste vif : Accra veut prouver qu’il peut désormais se financer sur ses propres ressources plutôt que sur l’aide extérieure.

Les intermédiaires et le secteur informel constituent l’autre angle mort. La montée en puissance de l’achat public vise aussi à capter un or artisanal longtemps siphonné par la contrebande vers les Émirats et l’Asie. En canalisant ces flux, GoldBod espère assécher un marché parallèle qui privait l’État de devises. Mais la réussite dépend du prix offert aux petits producteurs : trop bas, il alimenterait de nouveau les circuits clandestins ; trop élevé, il grèverait la marge que l’État tire de la revente. La ligne de crête est étroite entre la formalisation vertueuse et l’éviction des plus fragiles. L’enjeu est aussi environnemental : l’orpaillage illégal, le galamsey, ravage rivières et forêts et défie l’autorité de l’État, si bien que la formalisation des circuits d’achat relève autant de la politique monétaire que du test de gouvernance.

À l’échelle régionale, le modèle ghanéen fait figure de laboratoire. Alors que plusieurs producteurs africains, du Mali au Burkina Faso, cherchent à reprendre la main sur leurs mines par la contrainte ou la nationalisation, Accra avance par le marché et la monnaie, sans rompre avec les multinationales. Le pari repose toutefois sur une hypothèse fragile : celle d’un cours de l’or durablement élevé. Un retournement du métal précieux, dont la valeur a servi de bouclier, exposerait brutalement une stratégie qui a fait de la ressource le socle de la stabilité du cedi. Le Ghana, qui a ravi à ses voisins le rang de premier producteur d’or africain, joue là une part de sa crédibilité continentale.

Pour le Ghana, l’équation reste à confirmer dans la durée. Transformer l’or en réserve, puis en industrie locale, suppose de ne pas décourager ceux qui l’extraient ni de dépendre d’un seul cycle de prix. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ghanéen, est celle de savoir si un État africain peut bâtir sa souveraineté monétaire sur une matière première dont il ne maîtrise pas le cours mondial. En définitive, la mainmise progressive sur l’or n’est pas qu’une opération comptable ; elle redéfinit le contrat entre un État, ses mines et sa monnaie, et teste la solidité d’un modèle que d’autres capitales observent de près.