En quarante-huit heures, le sommet énergie de Tripoli a affiché plus de vingt milliards de dollars d’engagements dans le pétrole, le gaz et les renouvelables. Mais aligner tant de capitaux sur un pays toujours coupé entre l’Ouest et l’Est revient à parier que la rente réparera ce qu’elle a d’abord contribué à déchirer.

Par Karim Benyahia

En quarante-huit heures, à partir du 3 juillet, Tripoli a affiché plus de vingt milliards de dollars d’engagements. Réunis pour le Libya Energy and Economic Summit, le Premier ministre Abdelhamid Dbeibah et la compagnie nationale pétrolière, la NOC, ont annoncé une avalanche d’accords avec des majors internationales et des sociétés de services : projets pétroliers et gaziers en amont, modernisation des infrastructures de transport, premières incursions dans les renouvelables. La mise en scène était limpide. Quinze ans après la chute de Mouammar Kadhafi, la Libye veut redevenir une place qui compte et faire de sa rente le moteur d’une reconstruction longtemps ajournée.

L’argument libyen n’est pas dénué de fondement. Le pays détient les premières réserves prouvées de pétrole d’Afrique, une géologie généreuse et des coûts d’extraction parmi les plus bas du continent. Après des années d’embargos sauvages, de champs fermés et de terminaux bloqués, la remontée de la production a rouvert l’appétit des compagnies étrangères, que la proximité du marché européen et la qualité du brut libyen continuent d’attirer. Pour Tripoli, capter ces capitaux, c’est réparer des installations vieillissantes, relancer l’emploi et, surtout, afficher une normalité que la scène internationale attend d’un pays rangé parmi les plus instables de la Méditerranée.

Le gaz occupe une place croissante dans ce calcul. Alors que l’Europe cherche à sécuriser ses approvisionnements loin de la Russie, la Libye, reliée à l’Italie par le gazoduc Greenstream, entend se poser en fournisseur de proximité et monnayer cette carte auprès de Rome et de Bruxelles. La NOC affiche l’ambition de porter sa production pétrolière bien au-delà du million et demi de barils par jour, un objectif répété de sommet en sommet mais sans cesse contrarié par les blocages politiques. Les vingt milliards annoncés doivent précisément financer les forages, les raffineries et les terminaux qui rendraient cette montée en puissance crédible.

Mais la belle affiche masque une fracture béante. La Libye reste coupée en deux : un gouvernement d’union nationale à Tripoli, à l’Ouest, et une administration adossée au maréchal Khalifa Haftar à Benghazi, à l’Est, chacune revendiquant sa part de la rente et sa légitimité. Le contrôle des recettes pétrolières est au cœur de l’affrontement. Le Fonds libyen pour le développement et la reconstruction, dirigé par Belgassem Haftar, a récemment récusé par avance les conclusions d’un comité économique censé répartir les dépenses. Signer des contrats à Tripoli sans l’aval de l’Est, c’est risquer de voir champs et ports de nouveau pris en otage, comme si souvent depuis 2011, au gré des rapports de force entre factions.

Le rappel du danger est récent. Au printemps 2025, l’assassinat d’un chef de milice puissant avait déclenché à Tripoli des combats meurtriers et une attaque contre la banque centrale, faisant des dizaines de victimes civiles. La capitale, où l’ordre repose sur un équilibre mouvant de groupes armés, demeure une poudrière. Aucun investisseur n’ignore que, dans un tel décor, un contrat de plusieurs milliards peut se dissoudre du jour au lendemain dans une reprise des hostilités. La sécurité, plus que la géologie, reste la véritable variable d’ajustement de l’économie libyenne, et nul sommet ne suffit à la garantir.

Pour les Libyens ordinaires, la promesse d’une manne retrouvée sonne comme une vieille rengaine. Quinze ans après 2011, le pays qui affichait le revenu par habitant le plus élevé d’Afrique peine à garantir l’électricité, l’eau et les services de base, tandis que la liquidité manque aux guichets et que le dinar se déprécie. La reconstruction dont parlent les officiels, hôpitaux, routes, écoles et logements, se mesure en dizaines de milliards, bien au-delà des seuls contrats énergétiques annoncés. Entre l’argent du pétrole et le quotidien des habitants s’interpose l’écran d’institutions divisées et d’une corruption endémique qui a trop souvent transformé la rente en butin. Les Libyens attendent des preuves, pas des cérémonies.

Derrière les signatures se joue aussi une compétition d’influences. La Libye est un carrefour où se croisent les intérêts turcs, russes, égyptiens, émiratis et européens, chacun soutenant tel camp ou tel projet. L’énergie y est un levier politique autant qu’économique : distribuer des concessions, c’est nouer des alliances, arrimer des parrains, hiérarchiser des dépendances. En misant sur un grand rendez-vous d’affaires, Tripoli tente de reprendre la main sur ce jeu, de se poser en interlocuteur incontournable et d’attirer à elle des soutiens que l’Est convoite tout autant. Pour Dbeibah, la voie est étroite : engranger des capitaux sans paraître brader la souveraineté, afficher l’unité d’un pays qui ne l’est pas.

En définitive, les vingt milliards de Tripoli ne sont pas seulement un carnet de commandes ; ils sont un pari sur la capacité d’un État morcelé à transformer sa rente en ciment plutôt qu’en détonateur. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas libyen, est celle de savoir si le pétrole peut reconstruire un pays qu’il a d’abord contribué à déchirer, ou s’il ne fera qu’alimenter la guerre des parts. La réponse ne se lira pas dans les protocoles paraphés sous les lustres d’un sommet, mais dans la première goutte de brut dont Tripoli et Benghazi accepteront, enfin, de partager le produit.