
Depuis le 1er juillet, la République démocratique du Congo préside pour un mois le Conseil de sécurité des Nations unies, une première en plus de trente ans. Kinshasa entend braquer les projecteurs sur ses minerais et le M23, au risque du contraste avec la guerre qui ravage l’Est.
Depuis le 1er juillet, un pays en guerre préside le Conseil de sécurité des Nations unies. La République démocratique du Congo, membre non permanent pour le mandat 2026-2027, assure pour un mois la présidence tournante de l’organe le plus puissant du système onusien, une première pour Kinshasa depuis plus de trente ans. La coïncidence est saisissante : l’État qui donne le tempo aux quinze membres du Conseil compte sur son sol 6,4 millions de déplacés et voit un quart de sa population, près de 26,6 millions de personnes, menacé d’insécurité alimentaire. Le calendrier, lui, prête au symbole : la présidence s’ouvre au lendemain du soixante-sixième anniversaire de l’indépendance, célébré le 30 juin. La tribune est immense ; la maison brûle.
Le calendrier concocté par la diplomatie congolaise ne laisse rien au hasard. La Première ministre Judith Suminwa doit présider le 8 juillet un débat sur les violences sexuelles liées aux conflits ; la cheffe de la diplomatie, Thérèse Kayikwamba Wagner, conduira le 13 juillet une réunion sur les ressources naturelles, les conflits et la paix ; le président Félix Tshisekedi lui-même présidera le 21 juillet un débat public sur la gouvernance des ressources naturelles. Trois rendez-vous, un seul fil rouge : établir devant le monde le lien entre le pillage des minerais de l’Est et la guerre qui s’y perpétue. En choisissant ses thèmes, Kinshasa impose l’ordre du jour et oblige les grandes puissances à se prononcer sur un dossier qu’elles préféreraient parfois contourner.
Pour Kinshasa, la manœuvre est habile. Plutôt que de plaider en victime, la RDC se saisit du marteau présidentiel pour imposer son récit : celui d’une agression nourrie par la contrebande de coltan, d’or et de cobalt, dont profiteraient ses voisins. Un rapport d’experts onusiens publié le 11 juin attribue à la coalition AFC-M23 la plus grande part des violations du droit humanitaire commises par un groupe armé dans l’Est. En plaçant les ressources naturelles au cœur de son mois de présidence, Kinshasa cherche à transformer une évidence de terrain en doctrine internationale, et à maintenir la pression sur Kigali un an après l’accord de paix parrainé par Washington. La diplomatie congolaise mise sur la répétition : marteler, tribune après tribune, un lien de causalité qu’elle veut graver dans le marbre onusien.
Sur le terrain, pourtant, la diplomatie de New York peine à changer la vie des Congolais de l’Est. À Bafwasende, à Beni, dans le Nord-Kivu, les déplacements se comptent par dizaines de milliers, les exactions se poursuivent, et l’accord de Washington signé il y a un an n’a pas fait taire les armes. Les débats du Conseil de sécurité, aussi solennels soient-ils, ne rouvriront pas les écoles fermées ni ne ramèneront les paysans sur leurs champs. Le risque, pour Kinshasa, est que le contraste entre l’éloquence onusienne et l’impuissance sur le théâtre des opérations finisse par se retourner contre elle. Au même moment, le pouvoir lance dans la capitale un programme pour l’emploi des jeunes, signe que la scène intérieure réclame, elle aussi, des résultats tangibles.
Il y a plus délicat encore. En faisant de la gouvernance des ressources son cheval de bataille, la RDC s’expose à ce que le miroir lui soit tendu. Car la prédation minière n’est pas seulement le fait de réseaux transfrontaliers ; elle prospère aussi sur l’opacité des circuits congolais, la faiblesse de la traçabilité et les arrangements entre élites et opérateurs. Le projet, récemment révélé, d’une garde minière privée de vingt mille hommes pour verrouiller la rente illustre le malaise : sécuriser les minerais et les rendre transparents ne relèvent pas toujours de la même logique. En invitant le Conseil à parler de gouvernance, Kinshasa ouvre un débat qui la concerne aussi de près, et que ses partenaires ne manqueront pas de lui renvoyer.
La dimension géopolitique domine tout. Ce mois de présidence se déroule sous l’œil d’un Rwanda visé par des sanctions américaines, comme celles frappant le 30 juin une raffinerie d’or accusée de blanchir le métal congolais, et d’une administration américaine qui s’est érigée en arbitre d’une paix conditionnée aux minerais. Pour la RDC, la présidence du Conseil est une fenêtre pour rappeler que la sécurité de ses gisements de cobalt et de coltan, indispensables à la transition énergétique mondiale, est un enjeu qui dépasse les Grands Lacs. Kinshasa parle à New York, mais son message s’adresse à Washington, à Bruxelles et à Pékin, tous suspendus aux mêmes métaux. Dans cette partie, le Congo n’est plus seulement un champ de bataille : il tient, un mois durant, une part du récit mondial sur les matières premières critiques.
En définitive, présider le Conseil de sécurité n’est pas gagner la guerre ; c’est disposer, un mois durant, d’un porte-voix mondial. La RDC en fera un usage offensif, adossé à la légitimité de sa souffrance et à la centralité de ses minerais dans l’économie du siècle. Mais la tribune est à double tranchant. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas congolais, est celle de savoir si un État peut convertir un capital diplomatique en paix concrète, ou si la scène onusienne ne fait qu’exposer, plus crûment encore, la distance entre les résolutions votées à Manhattan et les villages brûlés du Kivu.















