
Dès le 1er juillet, plus de chaluts au large d’Abidjan. La Côte d’Ivoire suspend sa pêche industrielle pour deux mois afin de laisser les stocks se reconstituer. Une mesure écologique saluée, mais qui met à l’épreuve les pêcheurs artisans et la sécurité alimentaire du pays.
À compter du 1er juillet, les chalutiers resteront à quai. En décrétant la fermeture saisonnière des pêches, le gouvernement ivoirien impose un silence inhabituel sur ses eaux marines. Le ministre des Ressources animales et halieutiques, Sidi Tiémoko Touré, a présenté la mesure comme un impératif à la fois écologique, économique et social : suspendre temporairement l’effort de pêche pour laisser les poissons se reproduire et les stocks se reconstituer. Derrière ce repos biologique reconduit chaque année se joue un arbitrage délicat entre la préservation d’une ressource menacée et la survie quotidienne de dizaines de milliers de familles qui vivent de la mer. Le secteur de la pêche fait vivre, directement et indirectement, plusieurs centaines de milliers de personnes le long des quelque cinq cents kilomètres de côte ivoirienne.
Le dispositif est calibré selon les zones et les techniques. Dans les eaux marines, la pêche industrielle chalutière et celle des petits pélagiques sont totalement suspendues du 1er juillet au 31 août ; la pêche semi-industrielle est interdite de capture sur la même période, à l’exception du thon et des espèces apparentées ; la pêche artisanale maritime, elle, observe une pause plus courte, du 1er au 31 juillet. Le Centre de surveillance des pêches et les autorités préfectorales sont chargés d’en garantir le respect. La logique est celle d’un pari sur l’avenir : accepter un manque à gagner immédiat pour préserver un capital naturel qui s’épuise. La mesure, désormais reconduite d’année en année, s’inscrit dans une politique de gestion durable que le pays tente d’installer dans la durée, à rebours des habitudes d’une exploitation continue.
Car les signaux d’alerte s’accumulent. Les captures dans les eaux sous juridiction ivoirienne ont bondi de 20 % entre 2022 et 2025, passant de 85 727 à 102 873 tonnes. Une progression qui, loin de rassurer, traduit surtout une intensification de la pression sur des stocks déjà fragilisés par des décennies de surexploitation. Sur le littoral ouest-africain, la ressource halieutique fond sous l’effet conjugué de la pêche industrielle, souvent étrangère, et d’une pêche illégale, non déclarée et non réglementée qui prospère faute de moyens de contrôle. Fermer la mer deux mois par an revient à poser un pansement saisonnier sur une hémorragie structurelle. Les spécialistes du secteur rappellent qu’une fois épuisés, certains stocks ne se reconstituent qu’au prix de décennies, si tant est qu’ils s’y prêtent encore.
L’enjeu est aussi celui de l’assiette. La Côte d’Ivoire importe plus de la moitié du poisson qu’elle consomme, et sa facture halieutique se compte en centaines de milliards de francs CFA chaque année. Le poisson demeure la première source de protéines animales accessibles aux ménages modestes, du maquis d’Abidjan aux marchés de l’intérieur. Toute rupture d’approvisionnement se traduit mécaniquement par une hausse des prix, dans un pays déjà sensible aux tensions sur le coût de la vie. Le repos biologique, vertueux à long terme, comporte donc un coût social immédiat que les autorités devront amortir si elles veulent éviter que la mesure ne pénalise d’abord les plus vulnérables. La dépendance aux importations, venues d’Europe, d’Asie ou de Mauritanie, expose en outre le pays aux soubresauts du marché mondial et aux variations du coût du fret.
Au premier rang des exposés figurent les acteurs de base : pêcheurs artisans, mareyeuses, fumeuses de poisson, réparateurs de filets, toute une économie informelle qui vit au jour le jour et dispose de peu de réserves pour traverser un mois d’inactivité. Beaucoup de ces travailleurs sont venus du Ghana ou d’ailleurs dans la sous-région, et évoluent en marge des dispositifs d’aide publique. La filière artisanale, qui fournit l’essentiel du poisson frais consommé localement, encaissera le choc sans toujours bénéficier des compensations ou des mesures d’accompagnement annoncées. L’écart entre l’objectif affiché, protéger la ressource, et la réalité vécue par ces communautés mesure la difficulté d’une politique environnementale dans une économie de subsistance. Sans filet de sécurité, beaucoup n’auront d’autre choix que de contourner l’interdiction ou de s’endetter pour tenir le temps de la fermeture.
La dimension régionale complique encore l’équation. Les stocks du golfe de Guinée ignorent les frontières maritimes, et une fermeture ivoirienne perd de son efficacité si les flottes continuent de pêcher au large des pays voisins. Les chalutiers industriels battant pavillon étranger, notamment asiatique, restent au cœur des critiques : accusés de racler les fonds et de concurrencer les artisans jusque dans leurs zones réservées, ils incarnent l’asymétrie d’un secteur où les décisions locales pèsent peu face à des logiques mondiales. Sans coordination à l’échelle de la sous-région et sans lutte résolue contre la pêche illégale, le repos biologique ivoirien risque de rester un geste isolé, méritoire mais insuffisant. Des instances régionales tentent d’harmoniser les périodes de repos biologique entre pays riverains, mais la coordination reste balbutiante et les moyens de surveillance, notoirement limités.
En définitive, la fermeture des pêches n’est pas seulement une mesure de conservation ; elle révèle la tension entre deux impératifs difficilement conciliables : nourrir aujourd’hui et préserver pour demain. La question qui se pose, au-delà du cas ivoirien, est celle de savoir si l’économie bleue promue par tant de gouvernements du continent peut tenir ses promesses sans une gestion collective des ressources et un appui réel aux communautés côtières. Deux mois de trêve suffiront-ils à repeupler une mer que l’on vide le reste de l’année ? La réponse, elle, ne se décrète pas.















