Réunis à Bamako le 20 juin, les ministres de l’Énergie et de l’Eau du Mali, de la Mauritanie, du Sénégal et de la Guinée ont passé en revue barrages, navigation et gouvernance. Cinquante ans après sa création, l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal cherche un second souffle.

Le 20 juin 2026, Bamako accueillait la 64e session extraordinaire du Conseil des ministres de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal. Autour de la table, les ministres chargés de l’Énergie, de l’Eau et de l’Hydraulique du Mali, de la Mauritanie, du Sénégal et de la Guinée, sous la présidence du Malien Tiémoko Traoré, président en exercice. Placée sous le signe de la performance, la réunion a porté sur la gouvernance des sociétés du système, la maintenance des ouvrages électriques et l’avancement du projet de navigation. Derrière la routine institutionnelle, c’est l’un des plus anciens édifices d’intégration africaine qui s’examine.

L’organisation n’a rien d’une coquille diplomatique. Depuis un demi-siècle, elle gère en commun les eaux d’un fleuve partagé par quatre États, et a bâti un patrimoine concret : les barrages de Manantali, de Félou et de Gouina, qui produisent une électricité mutualisée, et celui de Diama, qui retient la remontée des eaux salées. Cette mise en commun de la ressource, rare sur un continent où les bassins transfrontaliers nourrissent souvent les rivalités, a longtemps fait figure de modèle. Mais des infrastructures vieillissantes exigent un entretien coûteux, et la croissance des besoins énergétiques met sous tension un système conçu pour une autre époque.

D’où l’insistance sur la performance et la maintenance. Les ministres ont examiné l’état des ouvrages de production et de transport de l’électricité, dont dépend l’approvisionnement de millions de foyers et d’entreprises des quatre pays. Mais le dossier le plus stratégique demeure la voie navigable. Le projet de réhabilitation et d’aménagement du chenal entre Saint-Louis, au Sénégal, et Ambidédi, dans l’ouest du Mali, vise à rouvrir le fleuve à la navigation commerciale. Pour Bamako, l’enjeu est vital : offrir au pays enclavé un accès fluvial à l’océan, et donc aux marchés extérieurs, à l’heure où ses débouchés terrestres dépendent de voisins parfois rétifs.

Sur les berges, les attentes sont immenses et concrètes. L’électricité des barrages éclaire des villes, irrigue des périmètres agricoles et alimente des industries naissantes ; toute défaillance se paie en délestages et en récoltes perdues. La navigation, si elle renaît, promet d’abaisser le coût des marchandises pour des populations rurales qui paient au prix fort leur éloignement. Mais ces bénéfices supposent des financements que les seuls budgets nationaux ne couvrent pas, et une gestion des crues qui concilie production électrique, agriculture et pêche, trois usages que la sécheresse et les variations du climat rendent toujours plus difficiles à arbitrer.

L’histoire de l’organisation éclaire ses promesses comme ses limites. Née en 1972 de la volonté de trois États riverains, élargie plus tard à la Guinée, où le fleuve prend sa source, elle a survécu aux coups d’État, aux sécheresses et aux brouilles diplomatiques qui ont jalonné un demi-siècle ouest-africain mouvementé. Son originalité tient à un principe rare : les ouvrages communs appartiennent conjointement aux États membres, et les coûts comme les bénéfices se partagent selon des clés négociées. Ce montage a permis de financer des barrages que nul pays n’aurait bâtis seul. Mais il suppose une discipline budgétaire constante et une volonté politique que les alternances fragilisent. À l’heure où les besoins en électricité explosent et où le changement climatique bouleverse le régime des pluies, la question du financement devient centrale : sans nouveaux bailleurs ni tarifs soutenables, la maintenance des installations existantes risque de l’emporter sur l’ambition de nouveaux projets.

La gouvernance des sociétés du système, inscrite à l’ordre du jour, touche au nerf de l’affaire. Les organes communs qui exploitent les barrages et les lignes électriques doivent rendre des comptes à quatre États aux intérêts parfois divergents, et financer leur maintenance sans toujours disposer de recettes suffisantes. La tentation existe, pour chaque capitale, de privilégier ses besoins nationaux au détriment de la solidarité du bassin. Réformer ces structures, clarifier les responsabilités et sécuriser leurs ressources sont les conditions d’une survie que cinquante ans d’existence ne garantissent pas à eux seuls.

La portée politique de la rencontre dépasse la technique hydraulique. Le Mali, membre de l’Alliance des États du Sahel, et le Sénégal ou la Mauritanie, restés dans l’orbite de la CEDEAO ou attachés à d’autres équilibres, continuent de coopérer autour du fleuve en dépit des fractures qui traversent la région. L’eau, ressource vitale et partagée, transcende ici les ruptures diplomatiques que l’on observe ailleurs. Cette résilience est un atout, mais aussi une fragilité : il suffirait d’une crise majeure entre deux membres pour gripper une mécanique que la confiance, plus que les traités, fait tenir.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul bassin du fleuve Sénégal, est celle de savoir si l’intégration africaine peut prospérer par les biens communs plutôt que par les grands discours. L’OMVS prouve qu’une ressource partagée peut souder des États que la politique divise. En définitive, le fleuve n’est pas seulement un cours d’eau ; il est un test grandeur nature de la capacité du continent à gérer ensemble ce qui ne se divise pas. La 64e session aura rappelé que cette réussite, pour durer, doit se réinventer. Pour les quatre capitales, l’enjeu n’est pas seulement technique ; il touche à l’idée même qu’elles se font de la solidarité régionale, et de ce qu’elles sont prêtes à mettre en commun pour la faire vivre durablement.