Près de sept cents suspects de Boko Haram et de l’EIAO ont comparu cette semaine devant la justice fédérale à Abuja. Au nom de l’efficacité, le Nigeria juge ses présumés terroristes par fournées. Une justice de masse qui interroge autant qu’elle rassure, entre besoin de sécurité et garanties de procès équitable.

Du 15 au 18 juin 2026, la Cour fédérale siégeant à Abuja a déroulé une nouvelle vague de procès hors norme : près de sept cents personnes soupçonnées d’appartenir à Boko Haram ou à l’État islamique en Afrique de l’Ouest, l’EIAO, présentées à la barre en quelques jours. Cette phase, la neuvième du genre, prolonge une stratégie inédite par son ampleur. Après plus de quinze ans d’insurrection dans le Nord-Est, des milliers de morts et au moins deux millions de déplacés, l’État nigérian a choisi de répondre à la violence de masse par une justice de masse, industrialisant la comparution de ceux qu’il tient pour des combattants ou des complices. Jamais une démocratie d’Afrique de l’Ouest n’avait soumis à ses tribunaux un tel volume de présumés combattants en si peu de temps.

Le dispositif n’a rien d’improvisé. Depuis 2017, le Nigeria a regroupé ces affaires devant des juridictions spécialisées, souvent installées à proximité des lieux de détention militaire, pour résorber un arriéré considérable de suspects capturés au fil des opérations. Le procureur général de la Fédération et ministre de la Justice, Lateef Fagbemi, en a fait un instrument de fermeté : lors d’épisodes antérieurs, la Cour fédérale a condamné en quatre jours trois cent quatre-vingt-six personnes, à des peines allant de cinq ans de prison à la perpétuité, le plus souvent sur la foi d’aveux passés en audience. Un lot de cent douze suspects, faute de temps, a été renvoyé à une phase ultérieure. Les autorités assurent avoir trié les dossiers, écartant les cas les plus fragiles pour ne retenir que ceux étayés par des éléments matériels ou des aveux circonstanciés.

Pour Abuja, la logique est limpide : on ne peut ni détenir indéfiniment des milliers d’hommes sans jugement, ni les relâcher sans risque. Les services de sûreté, le DSS, intensifient les poursuites et présentent ces procès comme la preuve que l’insurrection se solde aussi devant les tribunaux, et non plus seulement sur le champ de bataille. Le pouvoir met en avant la distinction entre les cadres, voués à de lourdes peines, et les recrues marginales ou les civils enrôlés de force, susceptibles d’être orientés vers des programmes de déradicalisation et de réinsertion. La justice antiterroriste devient ainsi un maillon de la sortie de guerre.

Sur le terrain judiciaire, la mécanique inquiète les défenseurs des droits. Juger des centaines de prévenus en quelques jours laisse peu de place à l’examen individuel des dossiers, à une défense effective et à l’administration d’une preuve solide. Beaucoup de suspects ont passé des années en détention avant toute audience, et les condamnations fondées sur des aveux soulèvent la question de leurs conditions d’obtention. Des organisations de défense des droits humains alertent de longue date sur le risque d’erreurs judiciaires, de confusion entre combattants et civils raflés lors d’opérations, et sur l’opacité de procès souvent tenus à huis clos. Les avocats commis à la défense, peu nombreux face à la masse des prévenus, disposent rarement du temps et des moyens nécessaires à un examen sérieux de chaque situation.

Au-delà des prétoires, c’est tout l’édifice de la réconciliation qui est en jeu. Dans le Nord-Est, des communautés entières doivent réapprendre à vivre avec d’anciens membres présumés des groupes armés, parfois enrôlés alors qu’ils étaient enfants. Les programmes de réinsertion, comme l’opération de repentir baptisée Safe Corridor, peinent à convaincre des populations qui réclament justice et redoutent l’impunité. À l’inverse, des condamnations expéditives nourrissent un sentiment d’injustice susceptible d’alimenter de nouveaux ralliements. L’État avance sur une ligne de crête, entre la nécessité de punir et l’impératif de ne pas fabriquer, par sa propre justice, les insurgés de demain. Les autorités traditionnelles et religieuses du Nord-Est, souvent en première ligne de ces retours, réclament des garanties que l’État peine encore à offrir.

Le dossier porte aussi une dimension régionale et internationale. L’EIAO, affilié à l’organisation État islamique, opère par-delà les frontières, dans le bassin du lac Tchad, où se rejoignent le Nigeria, le Niger, le Tchad et le Cameroun ; la qualité de la réponse judiciaire nigériane est scrutée par des partenaires qui conditionnent leur appui sécuritaire au respect d’un minimum de garanties. Washington, engagé depuis le printemps dans des opérations conjointes contre les groupes jihadistes, comme d’autres bailleurs, observe une justice de masse qui pourrait, mal calibrée, ternir la légitimité de la lutte antiterroriste et fournir aux recruteurs un argument de propagande.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérian, est celle de savoir si l’on peut juger la terreur sans renier l’état de droit qu’elle prétend abattre. Les procès de masse d’Abuja disent une volonté : ne pas laisser l’insurrection sans réponse judiciaire. Ils disent aussi une tentation : sacrifier la qualité du procès à la quantité des condamnations. Pour le Nigeria, et pour tous les États africains confrontés au jihadisme armé, l’équilibre entre fermeté et équité n’est pas un raffinement juridique ; c’est la condition pour que la victoire devant les tribunaux ne prépare pas la défaite sur le terrain des esprits.