
Abidjan et Bamako viennent de s’accorder sur plus de quatre-vingt-dix pour cent de leur tracé frontalier commun. Un succès technique discret, mais lourd de sens : entre une Côte d’Ivoire arrimée à la CEDEAO et un Mali rallié à l’AES, la coopération de terrain survit à la rupture politique.
Le 19 juin 2026, un communiqué conjoint a confirmé ce que les techniciens des deux pays préparaient depuis des mois : la Côte d’Ivoire et le Mali se sont entendus sur plus de quatre-vingt-dix pour cent du tracé de leur frontière commune, longue de plusieurs centaines de kilomètres. L’annonce, sobre, n’a pas la résonance d’un sommet ; elle n’en dit pas moins long sur l’état des relations ouest-africaines. Car ce trait de crayon réunit deux États que tout, sur le plan politique, est censé opposer : Abidjan, pilier de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, et Bamako, fer de lance de l’Alliance des États du Sahel. Le geste est d’autant plus notable que les deux capitales sortent à peine d’années de défiance, marquées en 2022 par la détention au Mali de plusieurs dizaines de soldats ivoiriens, crise qui avait gelé leurs relations.
Le processus n’est pas né hier. La Commission technique mixte de matérialisation de la frontière, mise en place par les deux pays, a multiplié les étapes : un atelier fondateur à Dakar en décembre 2023, une mission de reconnaissance de terrain en avril 2025, puis une deuxième rencontre à Grand-Bassam en août de la même année pour arrêter le tracé théorique. Chaque borne suppose des relevés satellitaires, des vérifications contradictoires et l’assentiment des populations riveraines, dont les terroirs ignorent souvent la ligne officielle. Au bout de la chaîne se profile un avant-projet de traité de délimitation et de bornage, qui devra être soumis à la signature des deux capitales. Rien de spectaculaire, mais une mécanique patiente, faite de cartes, de bornes et de listes consensuelles de villages.
Pour les deux gouvernements, l’enjeu dépasse la géodésie. Délimiter, c’est prévenir les litiges fonciers et pastoraux qui empoisonnent les zones frontalières, sécuriser des espaces où prospèrent trafics et groupes armés, et offrir aux administrations un cadre clair pour percevoir l’impôt et déployer leurs services. Dans une bande sahélienne où circulent armes, or et carburant de contrebande, une frontière reconnue est aussi un outil de lutte contre les économies criminelles qui financent l’insurrection. Abidjan, qui a inauguré de nouveaux postes équipés avec l’appui de l’Organisation internationale pour les migrations, mise sur une frontière à la fois étanche aux menaces et fluide pour les échanges. Bamako, de son côté, y voit la reconnaissance d’une coopération que la diplomatie des blocs n’a pas réussi à étouffer.
Sur le terrain, ce sont d’abord les populations transfrontalières qui respirent. De part et d’autre de la ligne, des communautés partagent langues, marchés et liens de parenté ; les commémorations de la fraternité transfrontalière, célébrées au printemps, rappellent que la frontière vécue ne coïncide jamais tout à fait avec la frontière dessinée. Pour les éleveurs en transhumance, les commerçants et les transporteurs, un tracé reconnu promet moins d’arbitraire aux barrières, moins de rackets et de contentieux. Encore faudra-t-il que le papier se traduise en bornes visibles et en pratiques douanières apaisées, ce qui n’a rien d’acquis dans une région minée par la méfiance.
Reste que l’accord avance dans un environnement commercial sous tension. Depuis le repli de l’Alliance des États du Sahel sur elle-même, les flux entre la Côte d’Ivoire et le Mali, partenaire majeur pour le port d’Abidjan, ont été à plusieurs reprises perturbés par des fermetures et des suspicions réciproques. Les transporteurs maliens, dont une large part du ravitaillement transite par le littoral ivoirien, restent les otages potentiels de tout regain de tension. Pour Bamako, enclavé et soumis à de lourdes contraintes logistiques, le corridor ivoirien constitue, avec celui de Dakar, l’une des rares artères vers la mer ; toute brouille s’y paie en pénuries et en flambée des prix. La matérialisation de la frontière n’efface pas ces fragilités ; elle crée seulement un canal technique où Abidjan et Bamako continuent de se parler, quand les enceintes régionales, elles, se sont tues.
Car la toile de fond demeure celle d’un divorce. En quittant la CEDEAO pour fonder leur Confédération, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont brisé un édifice d’intégration patiemment bâti depuis 1975. Le retrait, acté début 2025, prive des millions de citoyens des garanties de libre circulation et de résidence patiemment acquises, et oblige chaque État à renégocier, bilatéralement, ce que l’ensemble régional garantissait autrefois. Les barrières tarifaires, la libre circulation et les mécanismes de sécurité collective sont désormais suspendus à des négociations incertaines. Dans ce paysage fracturé, l’accord frontalier ivoiro-malien fait figure d’exception révélatrice : il montre que, sous la rhétorique des ruptures souveraines, les États continuent d’avoir besoin les uns des autres, ne serait-ce que pour savoir où s’arrête leur autorité.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul tracé ivoiro-malien, est celle de savoir ce qui, de l’intégration régionale, survivra au schisme entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel. Les chancelleries parient sur la géographie : on peut suspendre un traité, on ne déplace pas une frontière. En définitive, la délimitation n’est pas qu’une opération cartographique ; elle redessine, à bas bruit, les rapports de force d’une Afrique de l’Ouest qui cherche, entre coopération technique et concurrence politique, une nouvelle grammaire de son voisinage. Reste à savoir si ces canaux techniques suffiront à amortir les chocs politiques à venir, ou s’ils ne sont qu’un sursis. Pour Abidjan comme pour Bamako, la voie est étroite : entretenir le lien sans renier le camp choisi.















