
Près de cinquante millions d’Éthiopiens ont voté le 1er juin pour renouveler le Parlement. Le Parti de la prospérité d’Abiy Ahmed file vers un triomphe, mais la région du Tigré a été exclue du scrutin et l’opposition dénonce un environnement verrouillé. Première élection générale depuis 2021, le vote ressemble à un rituel de légitimation.
Le 1er juin 2026, près de cinquante millions d’Éthiopiens étaient appelés aux urnes pour renouveler les 547 sièges de la Chambre des représentants des peuples. Sans surprise, le Parti de la prospérité du Premier ministre Abiy Ahmed s’est dirigé vers une victoire écrasante, bien au-delà des 274 sièges nécessaires pour gouverner. Premier scrutin général depuis 2021, ce rendez-vous devait incarner, selon le pouvoir, l’élection la plus crédible de l’histoire du pays. Il s’apparente surtout à un rituel de légitimation, dans un État qui sort à peine d’une décennie de guerres et de fractures. Le pays, deuxième le plus peuplé du continent, joue pourtant à ce scrutin une part de sa stabilité future.
Le contexte du vote en dit plus long que le résultat. Toute la région du Tigré, exsangue au sortir d’une guerre qui a fait des centaines de milliers de morts entre 2020 et 2022, a été purement et simplement exclue du scrutin. Le Front de libération du peuple du Tigré, interdit mais toujours influent, y consolide son autorité, faisant planer la menace d’un nouvel affrontement avec le pouvoir fédéral. Ailleurs, l’insécurité en Amhara et en Oromia, où sévissent des insurrections armées, a privé de bulletin des pans entiers de l’électorat. Le vote s’est tenu, de fait, dans une Éthiopie amputée d’une partie d’elle-même. Cette mise à l’écart d’une région entière prive le Parlement d’une représentation pourtant prévue par la Constitution et hypothèque d’emblée la portée nationale du résultat. L’opposition tigréenne, écartée du jeu national, n’a plus d’autre tribune que celle du rapport de force.
Abiy Ahmed, prix Nobel de la paix 2019 devenu maître d’œuvre d’une guerre civile, défend pourtant la régularité du processus. Son appareil met en avant la tenue même du scrutin comme une prouesse logistique et démocratique, dans un pays fracturé. Mais l’opposition dénonce un environnement verrouillé : arrestations, entraves administratives, accès inégal aux médias. Plusieurs partis, résignés, ont participé moins pour gagner que pour préserver un agrément qu’un boycott aurait exposé au retrait. La compétition s’est jouée à armes inégales, et le résultat était écrit avant l’ouverture des bureaux. Les observateurs indépendants, peu nombreux à avoir pu se déployer, n’ont guère eu les moyens de contredire la version officielle. Le contraste est saisissant avec l’enthousiasme de 2018, lorsque le même homme libérait des prisonniers politiques et rouvrait l’espace public ; sept ans plus tard, la trajectoire s’est inversée et la compétition électorale s’est vidée de son incertitude.
Pour l’électeur ordinaire, l’exercice a pris des allures de formalité. Dans les zones tenues par le pouvoir, la mobilisation a été soigneusement orchestrée ; ailleurs, le silence des armes a remplacé celui des urnes. La promesse démocratique de 2018, lorsque l’arrivée d’Abiy Ahmed avait suscité un espoir de libéralisation, paraît lointaine. La société éthiopienne, traversée par des fractures ethniques et régionales que la centralisation du pouvoir attise plutôt qu’elle n’apaise, sort de ce scrutin avec le sentiment d’une parole confisquée. Le vote n’a tranché aucun des conflits qui minent le pays ; il les a, au mieux, suspendus le temps d’une journée soigneusement mise en scène. Beaucoup d’Éthiopiens, lassés par l’insécurité et l’inflation, ont voté sans illusion, davantage par devoir ou par prudence que par adhésion.
Au-delà des urnes, c’est l’architecture même du pouvoir qui inquiète. Plusieurs voix, avant le scrutin, ont alerté sur un projet prêté au Premier ministre : amender la Constitution pour basculer vers un régime présidentiel et prolonger ainsi son emprise. Conforté par une majorité sans partage, Abiy Ahmed disposera des leviers parlementaires pour redessiner les institutions à sa main. Le fédéralisme ethnique, socle fragile de l’unité éthiopienne depuis 1995, pourrait en sortir vidé de sa substance, au risque de durcir les revendications des nationalités qui s’estiment marginalisées. Une telle réforme, si elle aboutissait, marquerait un tournant pour un pays dont l’équilibre repose, depuis trois décennies, sur un partage du pouvoir entre nationalités, et la seule perspective alarme déjà les régions périphériques.
La dimension régionale ajoute à la fébrilité. L’accord de Pretoria, qui avait éteint en 2022 la guerre du Tigré, demeure inappliqué dans ses volets les plus sensibles, et les relations avec l’Érythrée voisine se sont de nouveau tendues, faisant craindre un réembrasement de la Corne de l’Afrique. La quête éthiopienne d’un accès à la mer, formulée avec insistance par Addis-Abeba, irrite Asmara comme Mogadiscio. Dans ce paysage, une élection sans contre-pouvoir n’offre aucune soupape : elle concentre l’autorité au moment où le pays aurait besoin de mécanismes de dialogue et de partage. Les voisins de la Corne, l’Union africaine et les partenaires occidentaux scrutent ce durcissement, redoutant qu’une Éthiopie verrouillée n’exporte son instabilité au lieu de la contenir.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas éthiopien, est celle de savoir à quoi servent les urnes lorsqu’elles ne tranchent plus rien. Le scrutin du 1er juin a confirmé la domination d’Abiy Ahmed, mais il n’a réglé ni la question du Tigré, ni les insurrections, ni le malaise des nationalités. Une élection peut consacrer un pouvoir sans pour autant lui conférer la légitimité qui apaise. L’Éthiopie sort de ce vote plus unifiée en apparence et plus fragile en profondeur, rappel que dans les démocraties sous contrainte, le bulletin peut devenir l’instrument du statu quo plutôt que celui du changement. C’est tout le paradoxe d’un scrutin qui renforce un homme et fragilise un État.















