
Née du divorce avec la CEDEAO, la Confédération des États du Sahel attire désormais ses voisins côtiers. Manœuvres militaires communes, promesses d’accès à la mer, rhétorique panafricaine : Bamako, Ouagadougou et Niamey courtisent Lomé, Dakar et N’Djamena. Mais l’intégration souverainiste se heurte au poids des interdépendances économiques ouest-africaines.
Du 20 mai au 3 juin 2026, des unités tchadiennes et togolaises ont manœuvré aux côtés des armées malienne, burkinabè et nigérienne lors de l’exercice Tarhanakale. Pour la Confédération des États du Sahel, née en 2024 du retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, ce rapprochement militaire vaut signal politique. Deux ans après sa fondation, l’alliance souverainiste ne se contente plus de consolider son noyau : elle cherche à grandir, et fixe le Tchad, le Sénégal et le Togo en ligne de mire.
L’argument avancé par les promoteurs de l’élargissement tient en un mot : la mer. Enclavés, le Mali, le Burkina Faso et le Niger paient au prix fort leur dépendance aux corridors logistiques contrôlés par des voisins restés dans la CEDEAO. L’adhésion d’un Togo, dont le port de Lomé figure parmi les plus actifs du golfe de Guinée, ou d’un Sénégal ouvert sur l’Atlantique, offrirait aux trois États sahéliens des débouchés maritimes affranchis de la tutelle abidjanaise ou béninoise. À cette logique économique s’ajoute une grammaire idéologique : le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, n’a jamais fermé la porte à une intégration, qu’il présente comme un choix de souveraineté plus que de circonstance. Lomé, déjà engagé dans une stratégie de rapprochement avec le Sahel pour la période 2026-2028, voit dans cette ouverture un moyen de peser sur la sécurité de son arrière-pays septentrional, exposé aux débordements jihadistes venus du Burkina Faso.
Les capitales de l’AES soignent cette dynamique. Passeport confédéral, carte d’identité biométrique, projet de banque d’investissement et de force unifiée : l’alliance se dote méthodiquement des attributs d’un bloc, et met en scène chaque ralliement comme une victoire sur l’ordre régional hérité. Le Tchad, longtemps pivot du dispositif sécuritaire occidental au Sahel, apparaît comme le candidat le plus attendu ; son basculement consacrerait la jonction entre le Sahel central et le bassin du lac Tchad. N’Djamena, qui a déjà pris ses distances avec Paris, observe sans se livrer. Pour les trois capitales fondatrices, chaque adhésion supplémentaire élargirait la profondeur stratégique de l’ensemble et diluerait l’isolement diplomatique que la rupture avec la CEDEAO leur a valu.
Reste que l’enthousiasme proclamé masque des asymétries profondes. Pour les populations sahéliennes, l’AES n’a pas encore inversé la courbe de l’insécurité : les groupes affiliés au Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin et à l’État islamique conservent l’initiative sur de vastes portions du territoire, et la dépendance aux supplétifs russes de l’Africa Corps pèse sur des budgets exsangues. L’intégration promise se déploie sur fond de blocus jihadistes, de pénuries de carburant et de finances publiques sous tension, autant de réalités que le discours souverainiste peine à recouvrir. Les déplacements de populations, eux, continuent de gonfler, signe que la promesse de sécurité, fondement même de l’alliance, reste largement à honorer. Les bailleurs occidentaux, qui ont longtemps financé la lutte antiterroriste dans la région, observent avec méfiance une alliance qui revendique l’autonomie stratégique tout en cherchant de nouveaux relais logistiques.
Pour les candidats courtisés, l’équation est encore plus délicate. Le Sénégal et le Togo appartiennent à l’Union économique et monétaire ouest-africaine, partagent le franc CFA, bénéficient de la libre circulation et d’un marché commun de plus de trois cents millions d’habitants. Quitter la CEDEAO pour l’AES reviendrait à troquer une interdépendance éprouvée contre un pari. À Dakar, le pouvoir issu de Pastef cultive une rhétorique de rupture, mais ses contraintes budgétaires, son programme avec le Fonds monétaire international et son ancrage dans l’UEMOA dessinent une marge de manœuvre étroite. Renoncer aux mécanismes de l’union monétaire exposerait Dakar et Lomé à un coût d’ajustement que ni leurs entreprises ni leurs consommateurs ne sont prêts à assumer dans l’immédiat.
L’élargissement rejoue ainsi une partie d’échecs régionale dont la CEDEAO sort affaiblie. L’organisation, déjà fragilisée par le départ des trois États sahéliens, voit son principe de solidarité contesté de l’intérieur, au moment où elle peine à désigner une présidence de commission consensuelle. Chaque main tendue de l’AES à un membre de la CEDEAO est une démonstration de force adressée à Abuja et à ses partenaires occidentaux. Mais la confédération sahélienne, qui ne dispose ni d’une monnaie commune ni d’un marché intégré, propose pour l’heure davantage une posture qu’une architecture. Le rapport de force est symbolique avant d’être matériel. Pour Abuja, qui assure une présidence régionale fragilisée, chaque défection potentielle est un camouflet ; pour les promoteurs de l’intégration africaine, c’est le spectacle inquiétant d’un continent qui se fragmente en blocs concurrents plutôt qu’il ne s’unifie.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sahélien, est celle de savoir si la souveraineté brandie comme étendard peut tenir lieu de projet économique. L’AES a réussi à imposer un récit, celui d’une Afrique de l’Ouest qui se réapproprie son destin loin des anciennes tutelles. Il lui reste à prouver que ce récit nourrit les corridors, les emplois et la sécurité que ses peuples réclament. Tant que l’adhésion du Tchad, du Sénégal ou du Togo restera une hypothèse de tribune plutôt qu’un acte ratifié, l’élargissement vaudra surtout par ce qu’il révèle : la recomposition, encore inachevée, d’un espace régional où les frontières d’hier ne disent plus l’avenir. Pour les opinions publiques de Bamako, de Niamey et de Ouagadougou, galvanisées par le récit de la rupture, l’élargissement nourrit l’espoir d’un ensemble enfin maître de ses choix ; pour les chancelleries, il pose la question, plus prosaïque, de la viabilité d’un bloc né dans l’urgence sécuritaire.















