
Réunis à Abidjan le 16 juin 2026, Alassane Ouattara et John Dramani Mahama ont décidé d’élargir au Cameroun et au Nigéria l’Initiative cacao Côte d’Ivoire-Ghana. Premiers producteurs mondiaux, les deux pays misent sur l’union pour défendre des prix bord-champ effondrés. La promesse d’un cartel se heurte au mur de l’aval.
À Abidjan, le 16 juin 2026, une poignée de main entre Alassane Ouattara et John Dramani Mahama a scellé un pari vieux de huit ans. Les présidents ivoirien et ghanéen, dont les deux pays fournissent à eux seuls près de 60 pour cent du cacao mondial, ont annoncé l’élargissement de l’Initiative cacao Côte d’Ivoire-Ghana au Cameroun et au Nigéria. Officiellement, il s’agit d’harmoniser les prix, d’aligner les calendriers de commercialisation et de coordonner la lutte contre les maladies du cacaoyer. En filigrane se dessine une ambition plus vaste, presque interdite à voix haute : reconstituer, autour de la fève, un pouvoir de marché que les producteurs n’ont jamais réellement possédé.
Le contexte commande l’urgence. Après l’envolée spectaculaire de 2024, quand la tonne a dépassé les dix mille dollars à Londres et à New York, les cours se sont retournés. À Abidjan, le prix bord-champ de la campagne intermédiaire 2025-2026 a été ramené à 1 200 francs CFA le kilogramme, soit moins de la moitié des niveaux atteints au plus fort de la flambée. Pour des planteurs qui avaient cru au miracle, la désillusion est brutale. L’Initiative, lancée en 2018 et incarnée par le différentiel de revenu décent de 400 dollars la tonne, avait justement été conçue pour soustraire les producteurs à cette mécanique de yo-yo. Sept ans plus tard, le constat s’impose : la prime existe sur le papier, mais elle n’a jamais empêché les Bourses de fixer la loi.
Face à cette impuissance, Abidjan et Accra ont choisi la fuite en avant par l’élargissement. En ouvrant l’Initiative au Cameroun et au Nigéria, troisième et quatrième producteurs du continent, les deux capitales espèrent porter la part contrôlée du marché bien au-delà des 60 pour cent actuels. L’idée, formulée sans détour par les organisateurs du sommet, est d’imposer un calendrier commun, un prix plancher coordonné et une discipline de mise en marché qui priveraient les acheteurs de leur arme favorite, la mise en concurrence des origines. Alassane Ouattara a énuméré les menaces qui justifient l’union : vieillissement des vergers, dérèglement climatique, avancée de l’orpaillage illégal sur les terres cacaoyères et volatilité des prix. Le Conseil du Café-Cacao ivoirien et le Cocobod ghanéen, longtemps rivaux, affichent désormais une coordination que personne n’aurait imaginée il y a dix ans.
Sur le terrain, pourtant, l’effet d’annonce peine à convaincre. Dans la boucle du cacao, autour de Daloa ou de San-Pédro, le planteur ne vit pas d’un différentiel négocié à Londres, mais du prix qu’on lui paie à la pesée. Or ce prix vient d’être amputé, et la prime de revenu décent, quand elle est versée, se dilue dans une chaîne d’intermédiaires. Le différentiel a même été raboté par certains acheteurs lors des années de surproduction, preuve qu’une prime décrétée n’a de valeur que si l’acheteur accepte de la payer. Pour des centaines de milliers de familles ivoiriennes et ghanéennes, l’élargissement du cartel reste une promesse abstraite tant qu’elle ne se traduit pas dans le revenu réel, et tant que la tentation de vendre à la sauvette, vers les pays voisins mieux-disants, demeure.
La filière elle-même se trouve prise en étau. Les coopératives, déjà fragilisées par la chute des cours, doivent désormais financer la traçabilité exigée par le règlement européen contre la déforestation, qui menace d’exclure du marché continental les fèves dont on ne peut prouver l’origine parcellaire. Géolocaliser chaque plantation, certifier chaque lot : le coût de la conformité frappe d’abord les petits, au risque d’accélérer une consolidation au profit des grands exportateurs et des multinationales du négoce. L’élargissement de l’Initiative pourrait, en théorie, mutualiser cet effort entre quatre États. En pratique, le Cameroun et le Nigéria, dont les filières sont moins encadrées et plus libéralisées, n’ont ni la même structure de prix garantis ni la même capacité de régulation que le tandem ivoiro-ghanéen, ce qui complique l’harmonisation promise.
C’est là que se loge la véritable asymétrie. La valeur du chocolat se capture à l’aval, chez les broyeurs et les chocolatiers, dont une poignée de groupes domine la transformation mondiale, et sur des marchés à terme où s’échangent des volumes de papier sans rapport avec les sacs de jute. Les pays producteurs, eux, exportent l’essentiel de leur récolte sous forme de fèves brutes et captent une fraction infime du prix final d’une tablette. Un cartel de l’offre peut, à court terme, soutenir les cours, comme l’a montré la flambée de 2024, née d’abord d’un déficit de production. Mais il bute sur une limite structurelle : tant que l’Afrique transforme peu, elle négocie en position de faiblesse, vendant une matière première dont d’autres fixent le cours et empochent la marge.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cacao, est celle de savoir si une coordination entre États producteurs peut renverser un rapport de force que des décennies de dépendance à l’exportation de matières brutes ont gravé dans le marbre. L’Initiative élargie ressemble à une OPEP de la fève dont les membres maîtriseraient la production sans contrôler ni la transformation, ni les prix, ni la demande. Pour Abidjan et Accra, la voie est étroite : afficher l’union pour rassurer des millions de planteurs, sans avoir les moyens de tenir la promesse d’un revenu stable. En définitive, le cartel du cacao n’est pas seulement un outil de négociation commerciale ; il est le révélateur d’une économie continentale qui cherche encore, fève après fève, à transformer sa richesse agricole en pouvoir.













