Depuis la mi-mai 2026, des forces américaines et nigérianes pilonnent les bastions de l’État islamique en Afrique de l’Ouest dans le bassin du lac Tchad. Cent soixante-quinze combattants tués, des chefs éliminés : l’offensive marque un tournant. Mais l’entrée de Washington pose la question de la souveraineté.

Le 30 mai 2026, dans l’État de Borno, vingt et un combattants de l’État islamique en Afrique de l’Ouest tombent sous des frappes aériennes conjointes. Ce jour-là, l’opération que les états-majors de Washington et d’Abuja ont lancée à la mi-mai n’en est qu’à ses premières semaines, mais le décompte impressionne déjà : environ cent soixante-quinze membres de l’EIAO et de Boko Haram tués, plusieurs commandants éliminés, dont le chef Abou-Bilal al-Minuki, fauché dans un raid des forces spéciales. Après quinze ans d’une insurrection que l’armée nigériane n’a jamais réussi à éteindre, l’irruption directe de la puissance américaine rebat les cartes d’une guerre que l’on croyait figée. Pour une armée habituée aux communiqués triomphants vite démentis, le bilan a cette fois la précision froide des frappes guidées.

Le bassin du lac Tchad est un théâtre épuisé. Depuis 2009, l’insurrection partie du nord-est nigérian a tué des dizaines de milliers de personnes et déplacé plus de deux millions d’habitants, débordant sur le Cameroun, le Niger et le Tchad. La Force multinationale mixte, censée coordonner les quatre armées riveraines, s’est enlisée dans les rivalités de commandement, les pénuries logistiques et les retraits ponctuels de tel ou tel contingent. Pendant ce temps, l’EIAO a prospéré sur une économie de la violence faite de taxes, de rançons et de contrôle des routes, exploitant l’incapacité de l’État nigérian à offrir une présence durable. C’est ce statu quo que l’engagement américain prétend rompre. Maiduguri, capitale du Borno, vit depuis quinze ans au rythme des attentats et des couvre-feux, symbole d’un État qui tient les villes mais abandonne les campagnes.

L’intervention de 2026 n’a pas surgi de nulle part. Elle s’inscrit dans un durcissement assumé de Washington, où l’administration Trump a fait de la lutte contre le jihadisme un argument d’influence et de la chrétienté persécutée du Nigeria un thème récurrent. Frappes répétées, raids ciblés, appui en renseignement et en aviation : les États-Unis apportent une capacité que l’armée nigériane n’a jamais eue à ce niveau. Les premiers résultats, mesurés au nombre de cadres abattus, donnent au pouvoir d’Abuja un argument politique précieux. Bola Tinubu, contesté sur le front économique, peut afficher des victoires sécuritaires tangibles, là où ses prédécesseurs n’alignaient que des bilans en demi-teinte. L’aviation nigériane, vieillissante et souvent clouée au sol faute de pièces, n’avait jamais disposé d’une telle continuité de feu ni d’un renseignement aussi précis.

Mais une guerre sous-traitée à une puissance étrangère a un prix. Accepter des frappes américaines sur son sol, c’est reconnaître implicitement que la première armée d’Afrique de l’Ouest ne peut plus vaincre seule, aveu lourd pour un pays qui s’est longtemps posé en gendarme régional. C’est aussi ouvrir la porte à une présence dont les objectifs ne coïncident pas toujours avec ceux d’Abuja : Washington traque des cibles, le Nigeria doit gouverner un territoire après les bombes. Les organisations de défense des droits rappellent que les campagnes aériennes, dans une région saturée de civils, produisent des bavures qui alimentent le ressentiment dont se nourrit l’insurrection. La force tue des combattants ; elle ne reconstruit pas la légitimité de l’État. L’expérience sahélienne le rappelle : on peut décapiter une organisation sans la vaincre, tant qu’elle puise dans un vivier de jeunes hommes sans avenir.

L’effet régional reste la grande inconnue. Le lac Tchad ignore les frontières, et une pression accrue dans le Borno peut refouler les combattants vers le Cameroun, le Niger ou les rives tchadiennes, où les armées sont moins équipées et les États plus fragiles. Sans coordination renforcée de la Force multinationale mixte, les frappes risquent de déplacer le problème plus que de le résoudre. Or les capitales riveraines, déjà méfiantes après le divorce du Sahel central avec la CEDEAO, observent l’arrivée américaine avec une prudence teintée d’inquiétude : nul ne souhaite voir son territoire transformé en arrière-cour d’une opération pilotée depuis Abuja et Washington. Le souvenir des bases françaises chassées de Bamako et de Niamey hante les chancelleries : nul dirigeant ne veut être le prochain à devoir justifier une présence étrangère devenue impopulaire.

L’engagement américain au Nigeria s’inscrit dans une recomposition plus large des alliances sécuritaires africaines. Pendant que la France reflue du Sahel et que la Russie y avance ses supplétifs, les États-Unis choisissent le golfe de Guinée et son géant démographique comme point d’appui. Pour Abuja, l’aubaine est réelle, mais le pari est risqué : l’histoire des interventions extérieures dans la région, du Mali à la Somalie, enseigne que les gains militaires rapides se dissipent faute d’un projet politique pour les consolider. Frapper l’EIAO ne suffira pas si l’État n’offre, dans les zones reprises, ni services, ni justice, ni perspective. L’enjeu dépasse le seul Nigeria : il dessine la carte des futures dépendances militaires du continent.

Le bassin du lac Tchad n’a jamais manqué d’offensives victorieuses sur le papier, suivies de retours de flamme. L’alliance avec Washington offre au Nigeria une puissance de feu inédite, et peut-être un répit. Mais elle déplace aussi le centre de gravité d’une guerre qui se gagnera moins dans les airs que dans les villages repris, là où l’absence de l’État a fait le lit de l’insurrection. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérian, est celle de savoir si une souveraineté sécuritaire peut se reconstruire en la déléguant, ou si l’arme américaine ne fait que repousser l’heure des comptes.