Quatre ans après l’attaque qui avait tout figé, TotalEnergies a relancé son chantier gazier de 20 milliards de dollars à Cabo Delgado. Quatre mille ouvriers sont déjà mobilisés à Afungi. Mais avec 1,3 million de déplacés et une insurrection jamais éteinte, le pari gazier du président Chapo reste suspendu à la sécurité.

À Afungi, sur la péninsule du nord du Mozambique, les grues ont recommencé à tourner. Après quatre années de paralysie, TotalEnergies a relancé son projet gazier de 20 milliards de dollars à Cabo Delgado, le plus gros investissement privé jamais engagé en Afrique subsaharienne. Le directeur général du groupe, Patrick Pouyanné, en a fait l’annonce aux côtés du président mozambicain Daniel Chapo. Quatre mille ouvriers, dont plus de trois mille Mozambicains, sont déjà au travail sur le site. Pour Maputo, c’est la promesse d’une rente. Pour les habitants de la province, le retour d’un chantier dont ils n’ont vu, jusqu’ici, que les ombres.

La chronologie de ce redémarrage raconte une longue prudence. La force majeure invoquée après l’assaut de Palma en 2021 n’a été levée qu’en novembre 2025, et la reprise pleine et entière n’a été confirmée qu’à la fin de janvier 2026. Le chantier n’est aujourd’hui qu’à 40 pour cent d’avancement, et la première cargaison de gaz naturel liquéfié n’est plus attendue avant 2029, soit cinq ans après l’échéance initiale. Le coût a suivi la même pente : TotalEnergies évoque un surcoût d’environ 4,5 milliards de dollars, qui porte la facture bien au-delà des 20 milliards prévus. Le temps perdu se paie comptant. Le pays n’est pourtant pas tout à fait novice : depuis 2022, la plateforme flottante Coral Sul, opérée par l’italien Eni, exporte déjà du gaz de la même zone offshore. Mais le projet terrestre de TotalEnergies, par sa taille, change d’échelle.

Pour l’État mozambicain, l’enjeu dépasse la seule comptabilité. Le gaz de Cabo Delgado doit financer routes, écoles et budget, et faire entrer le pays dans le club restreint des exportateurs de GNL. Encore faut-il sécuriser le périmètre. Quelque cinq mille soldats rwandais sont déployés dans la province, dont trois mille affectés à la protection directe du site et des villes voisines de Palma et de Mocímboa da Praia. Un accord de statut des forces prolonge cette présence jusqu’à au moins 2029, date prévue de l’achèvement des travaux. Le projet avance ainsi sous la garde d’une armée étrangère, dans un territoire que l’État mozambicain ne contrôle qu’imparfaitement. Selon les termes négociés, l’État et sa compagnie nationale, l’ENH, ne toucheront pleinement redevances et parts de production qu’une fois les investisseurs remboursés, un horizon qui se compte en années.

Car l’insurrection, affiliée à l’organisation État islamique, n’a jamais été éteinte. Depuis 2017, le conflit a fait 6 418 morts selon le décompte de l’ACLED, et déplacé 1,3 million de personnes dans la seule province de Cabo Delgado. À l’été 2025, une nouvelle vague de violences a jeté près de 60 000 personnes sur les routes. Si plus de 661 000 déplacés sont depuis rentrés chez eux, près de 429 000 demeurent dans 57 camps, où les femmes, les personnes âgées et les handicapés forment l’écrasante majorité. Les attaques contre les civils, faites d’embuscades, d’enlèvements et de décapitations, n’ont pas cessé, même si aucune n’a retrouvé l’ampleur de l’assaut de 2021. Beaucoup de ceux qui sont rentrés l’ont fait faute de mieux, vers des villages détruits et des champs minés, sans services publics ni garantie de sécurité.

Le retour du chantier rouvre aussi de vieilles plaies judiciaires et financières. Le Centre européen pour les droits constitutionnels et humains a déposé en France une plainte pour complicité de crimes de guerre, visant le sort de civils détenus puis exécutés dans des conteneurs près d’Afungi en 2021, un épisode connu sous le nom de massacre des conteneurs. Sur le plan des financements, Londres et La Haye ont retiré leur soutien public fin 2025, dont 1,15 milliard de dollars promis par l’agence britannique de crédit à l’exportation. Le projet repart, mais avec une partie de ses garants en moins et son image entachée. Des chercheurs de l’Institut d’études de sécurité pointent par ailleurs l’opacité des clauses de sécurité et de leur financement, qui rend tout contrôle public difficile.

Le contraste résume la situation mozambicaine. D’un côté, un actif gazier de classe mondiale, convoité par les marchés et adossé à la demande asiatique. De l’autre, une province pauvre, traumatisée, où l’enclave sécurisée d’Afungi coexiste avec des camps de déplacés à quelques dizaines de kilomètres. La rente promise irriguera-t-elle le territoire, ou se contentera-t-elle de financer le périmètre qui la protège ? Pour Maputo, la voie est étroite : sans gaz, pas de moyens pour reconstruire le Nord ; mais sans reconstruction du Nord, le gaz ne fera que prolonger un état de siège. Adossé à une demande asiatique qui devrait rester soutenue jusqu’aux années 2040, l’actif est jugé rentable par ses promoteurs, presque indépendamment du sort de la province qui l’abrite.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas mozambicain, est celle de savoir si une rente extractive peut acheter la paix ou seulement la louer. Les troupes rwandaises tiennent le périmètre, les ouvriers reviennent, les marchés applaudissent ; mais aucune de ces avancées ne traite les causes de la révolte, nées de la marginalisation d’une jeunesse musulmane oubliée par Maputo. En définitive, le redémarrage du GNL n’est pas seulement un événement industriel ; il met à l’épreuve un modèle, celui de l’enclave de ressources sécurisée par des forces extérieures, que l’on retrouve du delta du Niger aux mines de l’est congolais. Le gaz mozambicain dira si ce modèle finance le développement, ou s’il ne fait que déplacer la frontière de la guerre.