Le 29 mai, le Parlement ghanéen a voté un texte qui punit de dix ans de prison la défense des droits LGBTQ. Pendant qu’Accra accueille une conférence panafricaine sur les valeurs familiales, John Mahama hérite d’une loi qui teste sa diplomatie autant que ses créanciers.

 

À Accra, le premier jour de juin n’a pas eu la couleur des fiertés. Pendant que des militants effaçaient leurs publications et que des associations recensaient les premiers départs vers l’étranger, le Parlement ghanéen venait, le 29 mai, d’adopter l’un des textes les plus sévères du continent contre les personnes LGBTQ. La loi prévoit jusqu’à trois ans de prison pour le seul fait de se déclarer homosexuel, et jusqu’à dix ans pour quiconque finance, promeut ou défend les droits de ces minorités. Elle attend désormais la signature du président John Dramani Mahama. Le symbole est rude : le vote a coïncidé avec l’ouverture, dans la capitale, d’une conférence interparlementaire africaine consacrée aux valeurs familiales et à la souveraineté.

Le Ghana n’en est pas à sa première tentative. Une mouture antérieure, portée par des députés sous la présidence de Nana Akufo-Addo, avait été votée en 2024 sans jamais être promulguée, faute de signature et sur fond de recours devant la Cour suprême. L’alternance de décembre 2024, qui a ramené Mahama et le Congrès national démocrate au pouvoir, n’a rien changé au consensus parlementaire : sur ce dossier, majorité et opposition avancent du même pas. Le nouveau texte, amendé, met médecins et avocats à l’abri des poursuites lorsqu’ils assistent des personnes concernées, concession arrachée par les organisations de santé. Pour le reste, il alourdit l’arsenal et érige le plaidoyer en délit.

Ce qui distingue l’épisode de 2026, c’est sa mise en scène. En accueillant la conférence sur les valeurs familiales et la souveraineté, Accra ne se contente pas de légiférer : elle exporte un modèle. L’événement, qui rassemble des parlementaires venus d’une dizaine de pays, sert de tribune à une internationale conservatrice africaine décidée à présenter la criminalisation de l’homosexualité non comme une atteinte aux libertés, mais comme un acte d’affirmation culturelle face à un Occident accusé d’imposer ses normes. L’argument est habile. Il transforme une question intérieure en posture de politique étrangère et place les bailleurs occidentaux devant un calcul désagréable : sanctionner, c’est risquer de nourrir le récit du néocolonialisme moral que la loi prétend combattre.

Or le Ghana sort à peine de la plus grave crise financière de son histoire récente. Le pays a fait défaut sur sa dette extérieure fin 2022, conclu un programme de 3 milliards de dollars avec le Fonds monétaire international en 2023, puis restructuré ses créances. À la mi-mai, le Fonds saluait encore une désinflation marquée, des réserves reconstituées et un cedi raffermi. Cette embellie reste suspendue aux financements concessionnels. En 2024, quand la première version de la loi avait été adoptée, le ministère des Finances avait lui-même estimé qu’elle pourrait compromettre près de 3,8 milliards de dollars d’appuis de la Banque mondiale sur cinq à six ans. Aucun bailleur n’a encore agité de menace publique. Mais le précédent ougandais hante les esprits.

En août 2023, après l’adoption par Kampala d’une loi anti-homosexualité parmi les plus dures au monde, la Banque mondiale avait suspendu tout nouveau financement public à l’Ouganda, et Washington avait imposé des restrictions de visas à des responsables. Le message n’avait pas fait reculer Yoweri Museveni, mais il avait pesé sur un budget déjà tendu. Pour le Ghana, dont la dette publique reste proche des niveaux qui l’avaient conduit au défaut, le rappel est limpide : la souveraineté morale, lorsqu’elle se heurte aux créanciers, se paie en points de croissance et en accès aux marchés.

La facture pourrait aussi être sanitaire. En visant le plaidoyer et le financement des associations, le texte fragilise les réseaux communautaires qui, au Ghana, servent de relais aux programmes de lutte contre le VIH. Les organisations de défense des droits redoutent que la peur des poursuites n’éloigne des soins une population déjà stigmatisée, au moment où les financements internationaux de la santé, du Fonds mondial aux programmes américains, se contractent. L’exemption accordée aux soignants ne dissipe pas la crainte : ce que la loi tolère sur le papier, le climat qu’elle installe peut le décourager dans les faits.

La pression vient aussi de l’intérieur. Les Églises, très influentes, et une partie de la société civile font de ce texte un marqueur identitaire, et aucun responsable d’envergure n’a intérêt, à mi-mandat, à se poser en défenseur d’une cause aussi minoritaire qu’impopulaire. Mahama, qui s’était gardé de trancher pendant la campagne, hérite d’un cadeau empoisonné : promulguer, c’est rassurer sa base ; renvoyer le texte, c’est s’exposer à l’accusation de plier devant les capitales étrangères. L’organisation Rightify Ghana a déjà annoncé un recours, en contestant non le fond mais la procédure, au motif que les règles parlementaires n’auraient pas été respectées. Comme en 2024, la bataille pourrait se déplacer vers les juges.

Reste la question que la loi ne tranche pas. Le Ghana, longtemps cité comme l’une des démocraties les plus solides d’Afrique de l’Ouest, mesure mal ce que coûte, sur la durée, une souveraineté qui se définit par ce qu’elle exclut. Sur le continent, l’Afrique du Sud demeure le seul pays à reconnaître le mariage entre personnes de même sexe, quand une vingtaine d’États, de l’Angola au Botswana, du Mozambique aux Seychelles, ont au contraire dépénalisé ces dernières années. Accra choisit la direction inverse et veut en faire une référence. La signature de Mahama dira si le Ghana assume jusqu’au bout sa morale érigée en politique, et si ses partenaires sont prêts à en payer, ou à en faire payer, la facture.