Le 20 mai, le milliardaire sud-africain Patrice Motsepe a sommé les compagnies minières du continent de transformer leurs minerais sur place. Au même moment, l’Égyptien Naguib Sawiris lançait un véhicule panafricain sur l’or et les métaux critiques. Deux signaux d’une même ambition : capter enfin la valeur ajoutée que l’Afrique exporte depuis toujours.

Le 20 mai, en marge des cercles d’affaires du continent, Patrice Motsepe a lancé un mot d’ordre qui sonne comme un réquisitoire. Le milliardaire sud-africain, fondateur d’African Rainbow Minerals et président de la Confédération africaine de football, a exhorté les compagnies minières africaines à cesser d’expédier leurs minerais à l’état brut pour les transformer sur place. La formule n’est pas neuve, mais dans la bouche de l’un des hommes les plus riches du continent, elle prend des allures de programme.

Au même moment, un autre poids lourd entrait dans la danse. L’Égyptien Naguib Sawiris, qui a bâti sa fortune dans les télécoms avant de pivoter vers l’or, soutient désormais un véhicule d’investissement panafricain ciblant le métal jaune et les minerais critiques. La concomitance n’est pas fortuite : elle traduit une conviction partagée par une partie du capitalisme africain, à savoir que le cycle haussier de l’or et la ruée mondiale sur le cobalt, le lithium ou le cuivre offrent une fenêtre historique pour renverser un modèle vieux d’un siècle.

Ce modèle, chacun le connaît : l’Afrique extrait, le reste du monde transforme et empoche la marge. Le continent abrite près d’un tiers des réserves mondiales de minerais, mais ne capte qu’une fraction dérisoire de la chaîne de valeur. Un kilo de cobalt congolais quitte Kolwezi pour quelques dollars et revient, incorporé dans une batterie, valant cent fois plus. La transformation locale, ou « beneficiation » dans le jargon du secteur, promet d’inverser cette équation : raffiner, fondre, assembler sur le sol africain, pour y fixer emplois, recettes fiscales et savoir-faire.

Les chiffres donnent le vertige. Selon plusieurs estimations sectorielles, l’Afrique laisserait filer chaque année des dizaines de milliards de dollars de valeur ajoutée faute de transformer ses propres ressources. La demande mondiale de métaux pour batteries doit, elle, plus que doubler d’ici à 2030, portée par la voiture électrique et le stockage de l’électricité. Le moment où le continent dispose à la fois de la matière et d’un marché en explosion ne se représentera pas de sitôt, et c’est cette urgence que traduisent les sorties de Motsepe et de Sawiris.

Le discours est séduisant, l’exécution autrement plus rude. Transformer suppose une énergie stable et bon marché, denrée rare sur un continent où les coupures de courant rythment la journée ; c’est précisément le thème de l’African Mining Week 2026, qui place le couple mines et énergie au centre des débats. Il faut aussi des infrastructures, des financements patients, une main-d’œuvre qualifiée et des marchés régionaux intégrés. Or l’Afrique manque encore de tout cela à la fois. Bâtir une fonderie sans électricité fiable, c’est ériger une cathédrale dans le désert.

Les États ne sont pas en reste, et certains forcent la main des opérateurs. Le Ghana exige désormais trente pour cent de l’or produit par ses miniers ; la République démocratique du Congo a restreint l’exportation de cobalt brut pour doper le raffinage local ; le Rwanda a érigé la souveraineté minérale en doctrine. Ces mesures coercitives traduisent une impatience légitime, mais elles butent sur une réalité économique : aucun investisseur ne construit une usine de transformation si le climat réglementaire change au gré des humeurs politiques.

La tentation de la contrainte se heurte ainsi à la logique du capital. Les majors miniers, de Glencore à Zijin, transforment là où l’énergie est compétitive et la stabilité garantie, c’est-à-dire le plus souvent en Chine. Pour que l’Afrique rivalise, il ne suffit pas d’interdire l’export brut ; il faut rendre la transformation locale rentable, ce qui suppose une convergence rare entre volonté politique, capital privé et coopération régionale. C’est précisément ce que Motsepe et Sawiris, à leur manière, tentent d’incarner : un capitalisme africain qui n’attend plus l’autorisation des autres.

Motsepe lui-même illustre la difficulté autant que la promesse. Le magnat, qui pousse parallèlement ses investissements dans les énergies renouvelables à l’échelle continentale, sait que la transformation minière et la production électrique sont les deux faces d’une même médaille : pas de fonderie sans mégawatts, pas de souveraineté minérale sans souveraineté énergétique. En liant les deux, il dessine, peut-être, le seul chemin crédible vers la valeur ajoutée.

Reste à savoir si ces appels resteront des incantations ou se mueront en industrie. L’histoire récente invite à la prudence : les plans d’industrialisation se succèdent depuis les indépendances sans que la part manufacturière du continent ne décolle. Mais le contexte a changé. La transition énergétique mondiale a fait des minerais africains un actif stratégique que Pékin, Washington et Bruxelles se disputent, et cette compétition donne enfin aux capitales africaines un pouvoir de négociation qu’elles n’avaient pas.

Le pari de la transformation sur place est, au fond, un pari sur le temps long contre la facilité de la rente. Motsepe et Sawiris ont l’argent, le réseau et l’ambition ; il leur manque encore l’écosystème. La vraie question n’est pas de savoir si l’Afrique peut transformer ses minerais, c’est de savoir si elle saura le faire avant que la fenêtre ouverte par la ruée mondiale ne se referme.