En signant l’achat d’un million de barils mensuels au National Oil Corporation libyen, Le Caire répond au défaut koweïtien provoqué par la fermeture du détroit d’Ormuz. Une géopolitique pétrolière maghrébine née de la nécessité, mais qui pourrait bien survivre à la crise qui l’a engendrée.

Tobrouk, le 14 mai 2026. Le pétrolier « Suez Rajab », pavillon panaméen, prend la mer à 5 h 12 du matin sous l’œil discret d’un détachement de gardes-côtes du général Khalifa Haftar. À son bord, cinq cent mille barils de brut libyen Es Sider, destination Sidi Kerir, terminal exploité par la Sumed Pipeline Company à l’ouest d’Alexandrie. C’est la deuxième cargaison du mois. Selon le ministère égyptien du Pétrole, deux autres sont déjà programmées pour juin. L’opération, dont l’existence avait été niée fin avril par les deux gouvernements, est confirmée le lendemain par un communiqué conjoint de la NOC libyenne et de l’Egyptian General Petroleum Corporation. Le Caire achètera, par contrat-cadre, au moins un million de barils par mois jusqu’à la réouverture du détroit d’Ormuz. À la Bourse pétrolière de Genève, le Brent a clôturé la veille à cent trente-deux dollars.

L’accord est né dans l’urgence. Le 22 avril, le Koweït déclare force majeure sur l’ensemble de ses contrats vers l’Égypte, le plus gros client africain de la KPC, après quarante-huit heures de blocage iranien d’Ormuz. Le Caire perd, du jour au lendemain, soixante pourcent de ses importations de pétrole brut. Les raffineries de Mostorod, Suez et Alexandrie tournent au ralenti. Les pompes à essence d’Héliopolis rationnent dès le 25 avril. Le ministre Karim Badawi convoque le 28 avril son homologue libyen Khalifa Abdul Sadek à un dîner au Sofitel d’Alexandrie. Quatre jours plus tard, l’encre est sèche. Prix d’achat : décote de trois dollars par baril sur le Brent daté. Volume : entre douze et quinze millions de barils sur six mois. Capacité logistique : deux ports libyens de chargement, Es Sider et Marsa Brega, et un troisième port à venir, Zueitina, dès septembre 2026. C’est, pour la NOC, le plus gros contrat africain depuis vingt ans, selon le suivi de S&P Global Platts.

Le coup, géopolitique avant d’être commercial, redessine plusieurs équilibres. La Libye, divisée depuis 2014 entre Tripoli à l’ouest et Tobrouk à l’est, vend par l’intermédiaire d’une NOC formellement unifiée mais opérationnellement contrôlée par les milices du général Haftar pour les terminaux concernés. L’Égypte, qui appuie Tobrouk depuis 2014, légitime de fait une équation institutionnelle que l’ONU peine à valider. Le ministre libyen des Affaires étrangères, Mohamed al-Mounir, à Tripoli, n’a pas été consulté avant signature. Le Premier ministre Abdel Hamid Dbeibah a publié un communiqué de fermeture polie. Le Caire, lui, joue la carte de la stabilité régionale, en rappelant son rôle de pont entre l’Afrique du Nord et le Golfe. Washington, qui finance jusqu’ici les manœuvres conjointes Bright Star, observe sans déclarer. À Bruxelles, le Service européen pour l’action extérieure s’est borné à constater que tout fournisseur alternatif au brut du Golfe représente une opportunité à étudier. La Russie, qui vendait à l’Égypte deux cargaisons d’Oural par mois, voit son créneau réduit. Pékin, qui a investi dans la raffinerie de Yanbu en Arabie saoudite, observe d’un œil professionnel. Plus inattendu, Riyad a fait savoir à l’ambassade égyptienne, par un canal discret, que tout glissement durable du Caire vers Tobrouk serait perçu comme un changement de doctrine régionale. Le Crown Prince n’a pas téléphoné à Abdel Fattah al-Sissi depuis l’annonce du 5 mai. Le silence des Émirats, partenaires historiques de Haftar, dit, lui, l’inverse.

Tout, pourtant, est précaire. La NOC libyenne n’a produit, en avril, qu’un million deux cent mille barils par jour, son plus faible niveau depuis 2020. La production est très exposée à l’instabilité interne : un mouvement de grève à Sarir, en mars, avait coûté trois jours de chargement. Le tronçon Es Sider-Sidi Kerir, lui, oblige les pétroliers à contourner la Crète, à éviter le canal de Suez engorgé, et à passer sous la surveillance accrue de la Sixième flotte américaine en Méditerranée centrale. Les primes d’assurance ont bondi de quarante-cinq pourcent depuis le 22 avril, selon Lloyd’s of London. Du côté égyptien, le Trésor doit avancer six cents millions de dollars par mois, en pleine reconstitution post-FMI, à un moment où la livre vacille à 88 pour un dollar. Plusieurs économistes égyptiens, dont Hala Bassiouny au Centre Al-Ahram, redoutent un effet ciseau : importer du pétrole plus cher quand la monnaie se déprécie revient à ajouter de la dette à la dette.

Reste la perspective stratégique. Si Ormuz rouvre d’ici l’automne, l’accord Caire-Tobrouk peut rester un dispositif d’appoint. Si la fermeture s’éternise, c’est tout un Maghreb pétrolier qui se recompose autour de l’Égypte et de la Libye, potentiellement avec un prolongement vers l’Algérie de Tebboune, qui dispose, elle, de capacités d’exportation immédiatement mobilisables. Le scénario, esquissé dans une note interne du Stimson Center datée du 12 mai, parle d’une « OPEP africaine de facto » qui se construirait sans l’Arabie ni les Émirats, et que Riyad observe désormais avec un agacement à peine masqué. L’ironie est qu’il aura suffi d’un blocus iranien à 5 800 kilomètres de Tobrouk pour que deux États arabes longtemps brouillés se redécouvrent en partenaires. La géographie ne pardonne pas. La nécessité non plus. Reste à savoir lequel des deux États se lassera le premier d’un mariage qu’aucun n’avait choisi. Sissi mise sur la durée. Haftar, désormais soixante-dix-neuf ans, ne dispose pas, lui, du même horizon. C’est, en réalité, dans son propre vieillissement que se loge la première fragilité du nouvel axe.