
Sept mois après le coup d’État porté par la jeunesse, le président Michael Randrianirina retourne l’appareil sécuritaire contre celles et ceux qui l’ont installé au palais d’Iavoloha. Arrestations, charges fantômes, intimidations : l’interpellation du militant Herizo Andriamanantena cristallise la dérive d’une transition devenue régime.
Herizo Andriamanantena, vingt-six ans, figure du collectif Gen Z Madagascar, est interpellé au sortir d’un café d’Andohalo par quatre agents en civil. Pas de mandat exhibé. Direction immédiate : la brigade des affaires criminelles de Tsaralalana. Dans la voiture, on lui annonce les chefs : « association de malfaiteurs » et « atteinte à la sûreté de l’État ». Cinq jours plus tôt, il avait pris la parole au rassemblement du 7 avril devant l’Université d’Ankatso. Trois jours plus tard, banderole en main, il avait rejoint le piquet du 10 avril devant le Sénat. Au moment de son arrestation, il croyait que sa marche silencieuse du 11 avril sur l’avenue de l’Indépendance avait marqué le pic du mouvement. Il en était, en réalité, la cible désignée. C’est Amnesty International qui, le lendemain, sort l’affaire des couloirs feutrés et internationalise le dossier.
Sept mois plus tôt, le 17 octobre 2025, le colonel Michael Randrianirina, commandant du CAPSAT, prêtait serment dans le même palais qu’il occupe encore. Le scénario était inédit : l’armée avait ouvertement basculé du côté des manifestants après vingt-deux jours de mobilisation portée par le hashtag #LesabotsdeRavalo, du nom des coupures d’eau et d’électricité qui avaient mis le feu aux quartiers d’Antananarivo. La Gen Z, jeune, urbaine, polyglotte, organisée par Telegram et TikTok, croyait avoir trouvé sa Tunisie de 2011. Six mois plus tard, le décompte est sévère. Selon la fondation allemande SWP, vingt-trois militants ont été placés sous mandat de dépôt depuis février, près d’un millier d’autres convoqués, parfois pour de simples publications Facebook. Trois figures historiques du mouvement, dont Ny Aina Ramaroson, ont quitté l’île pour Maurice ou la France. Le contrat moral noué dans la rue, jeunesse en première ligne, armée en arrière-garde et gouvernement transitoire à durée déterminée, vole en éclats. La transition s’est refermée en régime. Plus encore : les figures civiles intégrées au premier gouvernement, Lova Rakotomalala à la Justice, Patrick Rajoelina aux Finances, ont été remerciées en mars sans communiqué. Le cabinet présidentiel ressemble désormais à un état-major.
Le tour de vis est juridiquement balisé. La loi 2025-021, votée à la sauvette en décembre par une Assemblée croupion, élargit la définition de la « menace à la sécurité nationale » à toute « action concertée susceptible de troubler l’ordre public ». Le procureur d’Antananarivo, nommé en mars par décret présidentiel, a inscrit plus de deux cents dossiers à son rôle depuis avril. Les avocats du collectif Tolotsoa dénoncent une dérive : ce que l’on poursuit, disent-ils, c’est l’existence d’un mouvement, pas un acte. Les juges, peu nombreux à résister, voient leurs affectations modifiées. La présidence justifie : il faut, glisse-t-on dans l’entourage du chef de l’État, stabiliser le pays avant l’élection. Date promise pour le scrutin : avril 2027. Aucune échéance ferme n’est encore inscrite au Journal officiel. Pendant ce temps, les ONG signalent des disparitions courtes, vingt-quatre à soixante-douze heures, de militants relâchés dans des conditions opaques. La SADC, accaparée par les dossiers congolais et mozambicains, n’a pas saisi son organe sur la politique, la défense et la sécurité.
À l’extérieur, l’embarras prévaut. La France, qui hébergeait jusqu’en 2025 la mère et la fille Rajoelina, observe d’un œil distant. Paris ne souhaite pas se brouiller avec un régime favorable à la décrue de l’influence chinoise sur les ports malgaches. Washington, après la suspension par Donald Trump de l’AGOA en mars 2026, n’a plus de levier commercial. Pékin, lui, vient de signer une lettre d’intention sur le terminal de Toamasina. L’Union africaine, présidée par João Lourenço, peine à formuler une condamnation au-delà du communiqué de service. Seule Amnesty International maintient une pression visible, secondée par Human Rights Watch et Reporters sans frontières, qui rappelle que cinq journalistes locaux ont été suspendus de l’antenne depuis janvier. La Banque mondiale a, en interne, abaissé d’un cran la note de gouvernance du pays, sans le rendre public. La diaspora malgache, deux cent cinquante mille personnes en France, manifeste à Paris, Lyon et Marseille. Mais elle se heurte au même obstacle que les jeunes de Tananarive : aucune coalition politique d’opposition n’a survécu à la première vague d’arrestations de février. La rue ne reviendra pas sans organisation. L’organisation, elle, est en cellule. Et le silence d’Addis-Abeba pèse plus lourd que tous les communiqués d’ONG. Le précédent guinéen, où la transition Doumbouya a fini par s’institutionnaliser sous l’œil bienveillant de partenaires occidentaux, hante désormais les diplomaties européennes accréditées à Antananarivo.
Randrianirina parle peu. Quand il s’exprime, c’est en termes calculés, à la télévision nationale, en uniforme. Le scénario tunisien post-2011, où Kaïs Saïed avait, lui aussi, élargi sa définition de la menace pour absorber une partie d’Ennahda et du Front populaire, lui sert de modèle implicite. Il y aura un scrutin. Il y aura un vainqueur déclaré. Personne, à Antananarivo, ne sait encore si la Gen Z aura un parti, un siège ou un mandataire. Herizo Andriamanantena, lui, comparaît le 28 mai devant le tribunal d’Anosy. La jeunesse qui avait porté l’armée au pouvoir, écrivait Foreign Policy le 13 mai, est en train de comprendre ce que le pouvoir fait des jeunesses. La phrase, à Antananarivo, circule en boucle, en français et en malgache, sur les comptes anonymes qui restent. Le reste se passe à huis clos, dans une salle d’audience où il n’y aura, vraisemblablement, ni télévision ni public.














