
L’ANC et la DA gouvernent ensemble depuis juin 2024. Ils ne sont pas d’accord sur le Black Economic Empowerment, sur la privatisation d’Eskom, ni sur le rythme des réformes. Helen Zille brigue la mairie de Johannesburg. Le 4 novembre, les municipales obligeront ces alliés de circonstance à se battre pour les mêmes électeurs dans les mêmes villes. Le Gouvernement d’unité nationale survivra-t-il à la campagne qui s’annonce ?
Début avril 2026, Helen Zille, présidente du conseil fédéral de la Democratic Alliance (DA), a publiquement accusé plusieurs ministères dirigés par l’ANC de revenir sur des engagements pris dans le cadre du Gouvernement d’unité nationale (GNU). Ses cibles : la politique de Broad-Based Black Economic Empowerment (B-BBEE), dont la DA réclame la refonte, et la lenteur des discussions sur la restructuration des entreprises publiques, Eskom et Transnet en tête. La réponse de Cyril Ramaphosa n’a pas tardé. Le président a convoqué une réunion d’urgence du conseil de direction du GNU pour tenter de désamorcer la crise, tout en affirmant que les appels à supprimer le BEE « touchent un nerf à vif » et en rejetant l’argument selon lequel le programme ne profiterait qu’à une poignée de connectés. Le BEE, a rappelé le président, est « un impératif constitutionnel et moral » dans un pays où les inégalités raciales de revenu et de patrimoine restent parmi les plus profondes au monde, avec un coefficient de Gini supérieur à 0,63.
L’échange illustre la faille structurelle sur laquelle repose le GNU depuis sa naissance en juin 2024. L’ANC, après avoir perdu sa majorité parlementaire pour la première fois en trente ans lors des élections nationales de mai 2024, a constitué une coalition qui rassemble des formations aux philosophies économiques et sociales incompatibles. La DA, parti historiquement libéral, porte un programme de déréglementation, de réduction du rôle de l’État dans l’économie et de suppression des politiques de discrimination positive qu’elle considère comme des freins à la croissance. L’ANC, même affaibli, reste attaché à un modèle redistributif hérité de la transition post-apartheid, où le BEE constitue un pilier symbolique autant qu’économique. Ramaphosa l’a formulé sans détour : Eskom et Transnet sont « en cours de renforcement, pas de privatisation ».
Ce désaccord fondamental était contenu tant que le GNU n’avait pas d’échéance électorale à affronter. Les municipales du 4 novembre 2026 changent la donne. Pour la première fois, l’ANC et la DA vont se présenter devant les électeurs des 257 municipalités du pays en tant que concurrents directs, tout en cogérant le pays au niveau national. L’ANC, dont le score national était tombé à 40 % en 2024, fait face à des projections inquiétantes : certains analystes anticipent un recul vers les 30 % dans des provinces clés comme le Gauteng et le KwaZulu-Natal, selon le Mail & Guardian. La DA, de son côté, mise sur une reconquête des grands centres urbains, avec en vitrine la candidature de Helen Zille à la mairie de Johannesburg, la plus grande métropole du pays et sa capitale économique.
La candidature Zille est un acte politique calculé. L’ancienne Première ministre du Cap-Occidental, figure polarisante du paysage sud-africain, incarne pour la base de la DA la promesse d’une gouvernance efficace et pour les cadres de l’ANC une provocation idéologique. Sa campagne à Johannesburg revient à défier l’ANC sur le terrain où il est le plus vulnérable : la gestion des services publics urbains, l’accès à l’eau, l’électricité, la collecte des déchets, autant de domaines où les métropoles sud-africaines accumulent les défaillances depuis une décennie. Mais cette candidature place le GNU dans une contradiction insoluble. Comment défendre au Parlement du Cap un bilan de gouvernement commun tout en accusant, dans les meetings de Soweto ou d’Alexandra, le même partenaire d’incompétence et de clientélisme ?
Le EFF de Julius Malema, exclu du GNU, observe cette contradiction avec gourmandise. Positionné à la gauche de l’ANC, le parti des Economic Freedom Fighters capitalise sur le mécontentement des électeurs noirs déçus par ce qu’ils perçoivent comme une alliance contre nature avec le parti de l’ancien électorat blanc. Les municipales offriront au EFF un terrain idéal pour transformer ce ressentiment en sièges, notamment dans le Gauteng et le Limpopo, où la base ANC est la plus fracturée. Dans les townships du Gauteng, le discours du EFF sur la nationalisation des mines et la redistribution des terres trouve un écho que la rhétorique consensuelle du GNU peine à couvrir. Malema n’a pas besoin de gagner des métropoles pour fragiliser le GNU : il lui suffit de fragmenter suffisamment le vote ANC pour qu’aucune majorité claire n’émerge, reproduisant l’ingouvernabilité qu’ont connue Tshwane et Johannesburg entre 2016 et 2024.
La question qui se pose désormais n’est plus de savoir si le GNU tiendra jusqu’aux municipales, c’est probable, car aucune alternative parlementaire viable n’existe. Elle est de savoir ce qu’il restera de la coalition après une campagne où ses deux piliers se seront mutuellement délégitimés devant les électeurs. Le précédent des coalitions municipales post-2016, à Tshwane, Johannesburg et Nelson Mandela Bay, qui avaient toutes implosé en moins de deux ans dans un cycle de motions de défiance, de retournements d’alliances et de paralysie administrative, n’incite pas à l’optimisme. Le GNU national est plus solide institutionnellement, mais la logique électorale est impitoyable : on ne peut pas se disputer les voix le samedi et partager les portefeuilles le lundi sans que l’un des deux exercices ne finisse par sonner faux. Ramaphosa parie que la gestion sérieuse de l’exécutif parlera plus fort que les joutes municipales. Zille parie sur l’inverse. Le 4 novembre tranchera. Et avec lui, le sort de l’expérience politique la plus audacieuse et la plus fragile qu’ait tentée l’Afrique du Sud depuis la fin de l’apartheid.















