Le 8 mai, des obus de gros calibre ont frappé le complexe pétrolier de Zawiya, forçant l’arrêt de la plus grande raffinerie opérationnelle de Libye. Deux jours plus tard, les opérations reprenaient comme si rien ne s’était passé. C’est la troisième fermeture en huit mois. La Libye produit 1,43 million de barils par jour, son meilleur niveau en plus d’une décennie, mais cette performance repose sur des infrastructures exposées à chaque soubresaut sécuritaire d’un pays toujours sans État unifié.

Les sirènes ont retenti à l’aube du 8 mai 2026 dans le complexe pétrolier de Zawiya, à 40 kilomètres à l’ouest de Tripoli. Plusieurs projectiles de gros calibre ont touché différents points de l’installation, selon la National Oil Corporation (NOC). La direction de la Azzawiya Oil Refining Company a ordonné l’évacuation de l’ensemble du personnel et des navires-citernes amarrés au port adjacent. En quelques heures, 120 000 barils par jour de capacité de raffinage se sont évaporés de la chaîne d’approvisionnement libyenne. La cause immédiate : une opération de la Joint Security Room, coordination sécuritaire affiliée au gouvernement de Tripoli, contre des groupes criminels implantés dans la ville, ciblant des réseaux de trafic de drogue, de traite humaine, d’armes et de contrebande de migrants.
L’épisode serait anecdotique s’il était isolé. Il ne l’est pas. Zawiya a subi une fermeture similaire en septembre 2025, puis une nouvelle interruption fin 2025 liée à des affrontements dans le corridor ouest de Tripoli. Trois arrêts en huit mois ne relèvent pas de l’incident : ils dessinent un schéma structurel. La plus grande raffinerie opérationnelle du pays fonctionne dans un environnement où les groupes armés, les réseaux criminels et les forces de sécurité officielles coexistent à quelques centaines de mètres d’installations stratégiques, sans qu’aucune autorité ne garantisse un périmètre de sûreté permanent. La NOC elle-même, dans son communiqué du 8 mai, a indiqué que les projectiles avaient atteint « divers emplacements à l’intérieur du complexe », tout en affirmant qu’aucun dommage structurel majeur n’avait été constaté. La formule rassurante ne masque pas l’essentiel : des munitions lourdes atteignent régulièrement un site industriel classé critique. Zawiya est aussi le point de départ d’un pipeline relié au champ de Sharara, le plus productif de Libye avec une capacité de 300 000 barils par jour. Toute interruption prolongée de la raffinerie menace par effet domino l’ensemble de la chaîne logistique de l’ouest libyen, depuis l’extraction jusqu’à l’exportation.
Ce qui rend la situation paradoxale, c’est le niveau de production atteint par la Libye au moment même où ses infrastructures restent aussi vulnérables. En avril et mai 2026, la production moyenne a atteint 1,43 million de barils par jour, selon les données de la NOC, le meilleur niveau depuis plus d’une décennie. Les autorités affichent l’ambition de porter ce chiffre à 1,6 million de barils par jour d’ici fin 2026, avec un objectif à moyen terme de 2 millions de barils quotidiens. Des majors internationales, attirées par un nouveau cycle de licences, reviennent explorer un bassin qu’elles avaient quitté après la chute de Mouammar Kadhafi en 2011. S&P Global rapportait fin 2025 un regain d’intérêt des compagnies pétrolières pour les blocs libyens, porté par un sentiment d’amélioration du climat d’affaires. Zawiya est le rappel brutal que ce sentiment ne repose sur aucune garantie institutionnelle. Le décalage entre les ambitions de la NOC et la réalité sécuritaire sur le terrain est vertigineux : l’institution planifie comme un État fonctionnel tout en opérant dans un pays qui n’en est pas un. Farhat Bengdara, président de la NOC, avait présenté en janvier 2026 à Sabha une feuille de route de relance ambitieuse, incluant de nouvelles découvertes et des partenariats avec des majors. Rien dans cette feuille de route ne traitait de la sécurisation des installations existantes.
Le problème est structurel et politique. Depuis 2011, la Libye fonctionne avec deux centres de pouvoir rivaux : le Gouvernement d’unité nationale (GNU) d’Abdelhamid Dbeibah, basé à Tripoli et reconnu par l’ONU, et le gouvernement de l’Est soutenu par le maréchal Khalifa Haftar. Cette dualité empêche toute politique de sécurité intégrée pour les installations pétrolières. La NOC, formellement sous autorité tripolienne, opère dans un entre-deux où ses actifs les plus productifs, notamment le champ de Sharara (300 000 barils par jour), sont connectés à des corridors logistiques traversant des zones à gouvernance contestée. L’opération sécuritaire du 8 mai illustre cette contradiction : c’est une opération de police judiciaire contre des réseaux criminels qui a provoqué la fermeture d’un actif pétrolier national. Les cibles n’étaient pas des factions politiques rivales, mais des trafiquants d’êtres humains et de stupéfiants dont les activités se déploient à l’ombre des installations pétrolières, dans une ville où l’économie formelle et l’économie criminelle se sont entrelacées au fil de quinze ans de chaos. Zawiya est, de ce point de vue, un concentré de la Libye post-Kadhafi : une ville où le carburant raffiné alimente simultanément le marché domestique et les circuits de contrebande vers la Tunisie et l’Afrique subsaharienne, où les mêmes acteurs peuvent être gardes-frontières le matin et passeurs le soir.
Le retour des majors et la remontée de la production ne doivent pas faire illusion. Tant que la sécurité des infrastructures énergétiques libyennes dépendra d’opérations coup de poing ponctuelles plutôt que d’un dispositif institutionnel pérenne, chaque baril produit restera un pari contre la prochaine flambée de violence. Les 120 000 barils par jour de Zawiya sont revenus en ligne le 10 mai, quarante-huit heures après l’incident. La prochaine fois, le retour pourrait prendre des semaines. Ou ne pas venir du tout. Les investisseurs qui reviennent en Libye parient sur la continuité d’une accalmie qui, à Zawiya, se mesure en mois, jamais en années.