
Du Mali au Darfour, du Niger à la mer Rouge, une bande d’instabilité de 5 000 kilomètres se consolide à travers le continent. Le Soudan, en guerre civile depuis avril 2023, n’agit plus comme tampon entre deux zones de crise : il les relie, transformant des conflits régionaux distincts en un système d’insécurité mutuellement renforçant.
Le 12 mai 2026, l’Institut éthiopien des affaires étrangères (IFA) a publié une analyse dont le titre résume, mieux que n’importe quel rapport onusien, la reconfiguration sécuritaire du continent : « L’expansion de la crise sécuritaire du Sahel vers le Soudan et la Corne de l’Afrique ». Le constat n’est pas neuf dans son intuition, mais il l’est dans son degré de matérialisation. Ce qui était, en 2020, un faisceau de crises localisées, insurrection djihadiste au Sahel, guerre civile éthiopienne, instabilité soudanaise, fonctionne désormais comme un système interconnecté. Les flux d’armes, les corridors de trafic, les déplacements de populations et la mobilité des groupes armés traversent les frontières du Mali au Darfour sans rencontrer d’État capable de les arrêter. Le concept de « crises en silo » a vécu : c’est un continuum d’instabilité qui s’installe.
L’architecture de sécurité africaine a été conçue par régions. La CEDEAO couvre l’Afrique de l’Ouest, l’IGAD la Corne, l’Union africaine le niveau continental. Chaque organisation traite les crises de sa zone sans mandat ni capacité d’intervention transrégionale. Cette logique tenait tant que les conflits restaient circonscrits. Elle s’effondre dès lors que l’instabilité traverse les limites des organisations régionales. Le Soudan, membre de l’IGAD mais géographiquement et conflictuellement lié au Sahel via le Tchad et le Darfour, incarne cette faille architecturale. Selon l’analyse du Horn Review publiée le 28 avril 2026, le Soudan « cesse d’agir comme un tampon et devient le tissu connectif de l’instabilité », un espace où des crises régionales distinctes se rencontrent, se chevauchent et s’amplifient mutuellement.
Trois dynamiques alimentent cette connexion. La première est le corridor des armes et des combattants. Le retrait militaire français du Sahel, achevé en 2025 pour le Tchad, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, a laissé un vide sécuritaire que ni les armées nationales ni les opérateurs russes (Africa Corps, ex-Wagner) n’ont comblé. Les groupes djihadistes affiliés à al-Qaida, en particulier le JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), ont étendu leur zone d’opérations vers le sud, en Côte d’Ivoire, au Bénin et au Togo, et vers l’est, à travers le Niger et le Tchad. Simultanément, la guerre civile soudanaise a injecté des volumes massifs d’armes dans la circulation régionale. Le Darfour, zone de combat entre les Forces de soutien rapide (RSF) et l’armée soudanaise (SAF), est devenu un marché d’armement ouvert accessible depuis le Tchad, le Niger et la Libye. Le Horn Review, dans son article du 10 avril 2026 sur « l’axe mer Rouge-Sahel », décrit cette circulation comme « un réseau logistique sans commandement central mais avec une efficacité de marché ».
La deuxième dynamique est humanitaire. Plus d’un million de réfugiés soudanais ont franchi la frontière tchadienne depuis 2023, selon le HCR. Le Tchad, pays parmi les plus pauvres du monde avec un PIB par habitant de 650 dollars, n’a ni les infrastructures ni les ressources pour absorber cette pression. Les camps de réfugiés de l’est tchadien deviennent des zones de recrutement potentiel pour les groupes armés, un schéma documenté par Crisis Group dans son rapport de janvier 2026 sur les sept priorités sécuritaires du continent. Le déplacement massif de populations crée des tensions foncières avec les communautés d’accueil, alimente les économies de guerre et fournit un vivier humain aux réseaux de trafic qui structurent le corridor. L’agence Stimson Center note, dans son étude de 2026, que les racines de cette crise sahélienne sont aussi socio-économiques : la pauvreté endémique, l’absence de services publics et le chômage des jeunes créent un terreau que l’insurrection n’a qu’à cultiver.
La troisième dynamique est géopolitique. La mer Rouge, à l’extrémité orientale de cet arc, est devenue un espace de compétition stratégique intense. La Turquie, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, la Chine et la Russie ont tous renforcé leur présence dans la zone par des bases militaires à Djibouti, des investissements portuaires à Berbera et Port-Soudan, ou des partenariats sécuritaires avec des acteurs locaux.
L’analyse de l’African Security Analysis, publiée en mai 2026, qualifie cette configuration de « conflit en réseau » : non pas un seul conflit qui s’étend, mais un système de crises qui se renforcent par la circulation transfrontalière des acteurs, des ressources et des griefs. Le concept est utile parce qu’il déplace le regard : au lieu de traiter le Sahel, le Soudan et la Corne comme des théâtres séparés nécessitant des réponses distinctes, il oblige à penser un continuum sécuritaire de cinq mille kilomètres.
Aucune institution africaine n’est aujourd’hui mandatée pour traiter une crise transrégionale de cette ampleur. La CEDEAO est paralysée par la sécession de l’AES (Mali, Burkina Faso, Niger). L’IGAD est divisée sur le Soudan. L’Union africaine, malgré ses appels répétés, ne dispose ni des troupes ni du financement pour intervenir simultanément sur plusieurs fronts. Le concept même d’« arc d’instabilité » pose un problème analytique et opérationnel : il décrit un phénomène que les outils existants ne savent pas traiter. La réponse, si elle existe, est nécessairement transrégionale, ce qui suppose une refonte de l’architecture de sécurité continentale que personne, en mai 2026, n’a engagée.















