
Le Conseil de sécurité examine en mai le dossier libyen pendant que la feuille de route de l’UNSMIL tourne à vide. Dbeibah et Haftar ont chacun plus à perdre d’une élection qu’à gagner du statu quo. La communauté internationale administre une partition qu’elle refuse de reconnaître.
Le 22 avril 2026, Hanna Tetteh, cheffe de la Mission d’appui des Nations unies en Libye, a posé devant le Conseil de sécurité un diagnostic que les diplomates connaissent par coeur mais rechignent à formuler publiquement : le processus politique libyen est au point mort. Dix mots qui résument cinq ans de feuilles de route successives, d’envoyés spéciaux consumés par la tâche et de communiqués conjoints sans résultat tangible. Le Conseil examine en mai le renouvellement de l’autorisation d’inspection des navires au large des côtes libyennes, qui expire le 25 mai. C’est un dossier maritime, pas politique. Et c’est précisément le symptôme : la communauté internationale continue de traiter la Libye par ses périphéries, faute de pouvoir en aborder le centre.
La feuille de route que l’UNSMIL a présentée en août 2025 repose sur trois piliers ambitieux : adopter un cadre électoral viable pour des élections présidentielles et législatives, unifier les institutions sous un gouvernement de transition, et lancer un dialogue structuré couvrant la gouvernance, la sécurité, les réformes économiques et la réconciliation nationale. Neuf mois plus tard, aucun de ces piliers n’a produit d’avancée concrète. Le dialogue structuré a bien eu lieu, avec des sessions thématiques sur la sécurité et la gouvernance réunissant des représentants des deux camps, mais ces échanges n’ont pas débouché sur les compromis politiques nécessaires pour avancer vers un scrutin. La mécanique onusienne tourne, elle ne mord pas.
Le blocage tient à une arithmétique que chaque acteur comprend parfaitement : les deux principaux protagonistes ont davantage intérêt au statu quo qu’à un scrutin dont l’issue est incertaine. Abdelhamid Dbeibah, qui dirige le Gouvernement d’unité nationale depuis Tripoli depuis mars 2021, contrôle l’essentiel des revenus pétroliers via la Banque centrale et la National Oil Corporation, toutes deux basées dans la capitale. Une élection impliquerait la formation d’un gouvernement intérimaire chargé d’organiser le scrutin, ce que Dbeibah refuse, sachant qu’il perdrait le contrôle des flux financiers qui fondent son pouvoir et sa capacité de redistribution. De l’autre côté, le maréchal Khalifa Haftar, qui commande l’Armée nationale libyenne depuis Benghazi et contrôle les terminaux pétroliers de l’Est, ne peut se présenter à une présidentielle sous les règles actuelles : la législation du GNU interdit la candidature des binationaux, et Haftar détient la nationalité américaine. Chacun bloque l’autre, et la Libye s’enfonce dans un équilibre de paralysie mutuellement bénéfique.
Les revenus pétroliers sont le lubrifiant de cette impasse. La Libye a produit environ 1,2 million de barils par jour en 2025, générant des dizaines de milliards de dollars de revenus annuels. La répartition de ces fonds entre l’Est et l’Ouest fait l’objet de négociations opaques entre la Banque centrale de Tripoli et les autorités orientales. Tant que l’argent du pétrole coule, les deux camps peuvent financer leurs administrations respectives, payer leurs milices, entretenir leurs clientèles politiques et maintenir un semblant de services publics. L’élection est un risque superflu quand le statu quo nourrit tous ceux qui comptent dans l’équation du pouvoir.
La réalité sur le terrain est celle d’une partition fonctionnelle que personne ne nomme. Deux gouvernements parallèles, deux chambres représentatives (la Chambre des représentants siégeant à Tobrouk et le Haut Conseil d’Etat à Tripoli), deux appareils sécuritaires distincts, et des lignes de front gelées mais jamais démantelées entre Syrte et Joufra. Les mobilisations de troupes périodiques le long de cet axe entretiennent la menace d’une reprise des hostilités sans jamais la concrétiser. Cette partition de facto, aucun acteur international ne la reconnaît officiellement, car la nommer impliquerait d’admettre l’échec de quinze ans de médiation onusienne et d’ouvrir un débat sur l’intégrité territoriale libyenne que personne ne souhaite engager.
L’UNSMIL, consciente de l’impasse du format inclusif, a commencé à travailler avec un groupe restreint d’acteurs libyens pour tenter de débloquer les deux premières étapes de la feuille de route. Cette approche de « petit comité » constitue un aveu implicite : les grandes conférences n’ont rien produit, et seul un accord entre les principaux détenteurs de pouvoir, pas entre les forces vives de la société civile, peut faire bouger le dossier. Le problème est que ces détenteurs de pouvoir n’ont aucune incitation rationnelle à modifier un arrangement qui les sert.
Les acteurs extérieurs entretiennent cette inertie avec méthode. La Turquie soutient Dbeibah et maintient une présence militaire dans l’Ouest libyen, y compris des drones et des conseillers. La Russie, via le groupe Africa Corps, héritier de Wagner, appuie Haftar dans l’Est et exploite le vide sécuritaire dans le Fezzan au sud. L’Egypte et les Emirats arabes unis financent et arment le camp oriental. La France navigue entre les deux rives. Aucune de ces puissances n’a intérêt à forcer un dénouement qui pourrait déstabiliser un équilibre régional fragile, provoquer une nouvelle vague migratoire vers les côtes européennes, ou redistribuer les cartes pétrolières.
Le Conseil de sécurité de mai 2026 votera donc sur l’inspection maritime, pas sur l’avenir politique de six millions de Libyens. Hanna Tetteh continuera de plaider pour le dialogue avec une patience que les Libyens eux-mêmes ne partagent plus. Et la Libye continuera de démontrer, avec une régularité presque pédagogique, qu’un pays peut fonctionner indéfiniment en état de partition sans que la communauté internationale trouve le courage politique, ou l’intérêt stratégique, de le constater.















