Cent trente millions d’habitants, trois fronts armés actifs, un seul parti en lice. Le 1er juin 2026, l’Éthiopie organise ses septièmes élections générales, les premières depuis la guerre du Tigré. Le Prosperity Party d’Abiy Ahmed y arrive sans rival crédible, dans un pays où l’accord de Pretoria n’a pas tenu ses promesses et où des régions entières ne voteront pas. Ce scrutin ne tranchera aucun débat : il vise à convertir une domination de fait en mandat légitime.

 

À Addis-Abeba, les affiches du Prosperity Party tapissent les artères de Bole et de Piassa. Le visage d’Abiy Ahmed, Prix Nobel de la paix 2019, sourit depuis les panneaux publicitaires comme si le pays tout entier partageait sa sérénité. Pourtant, à 800 kilomètres au nord, dans les montagnes de l’Amhara, les milices Fano tiennent des villes entières hors de portée de l’armée fédérale. En Oromia, l’Armée de libération oromo (OLA) mène des opérations depuis ses bases rurales. Au Tigré, les anciens combattants du TPLF attendent toujours le désarmement et la justice promis à Pretoria. L’Éthiopie vote le 1er juin 2026, mais elle ne votera pas d’une seule voix.

Ce scrutin est le premier depuis la guerre civile qui a ravagé le nord du pays entre 2020 et 2022, causant selon les estimations entre 300 000 et 600 000 morts. L’accord de cessation des hostilités signé à Pretoria en novembre 2022 devait ouvrir une séquence de reconstruction politique : désarmement des combattants tigréens, justice transitionnelle, dialogue national. Trois ans plus tard, le bilan est maigre. Le dialogue national, confié à une commission présidée par Mesfin Araya, n’a jamais pris d’ampleur. Le processus de justice transitionnelle, annoncé en 2023, piloté par le ministère fédéral de la Justice, reste au stade des consultations préliminaires. Le désarmement au Tigré progresse lentement, mais l’insurrection Fano en Amhara, déclenchée en août 2023 par la tentative de dissolution des milices régionales, a ouvert un nouveau front que l’accord de Pretoria n’avait pas anticipé.

Le Prosperity Party aborde ce scrutin dans une position paradoxale : il contrôle tout l’appareil d’État, mais il ne contrôle pas tout le territoire. L’Africa Center for Strategic Studies identifie trois défaillances structurelles qui rendent l’Éthiopie inapte à tenir un scrutin crédible à l’échelle nationale : une crise sécuritaire multi-fronts qui empêche le vote dans des zones peuplées de dizaines de millions de personnes, un conseil électoral dont les capacités logistiques sont dépassées et une économie sous tension qui prive le pouvoir de dividendes sociaux.

Le National Electoral Board of Ethiopia (NEBE), dirigé par Birtukan Mideksa, opère avec des moyens jugés insuffisants pour un pays de 130 millions d’habitants et plus de 50 000 bureaux de vote. L’inscription des électeurs dans les zones en conflit s’est déroulée de manière erratique. En Amhara, des worédas entiers n’ont pas pu organiser l’enregistrement, laissant des pans de population privés de leur droit de vote. Au Tigré, le processus a été conduit sous supervision du gouvernement intérimaire de Tadesse Worede, dont la légitimité est contestée par une fraction du TPLF qui exige des élections régionales avant toute participation au scrutin national.

L’opposition a été méthodiquement réduite. Le Balderas for True Democracy d’Eskinder Nega, l’Oromo Federalist Congress et les partis issus de la mouvance amhara ont subi des poursuites judiciaires, des interdictions de rassemblement et un accès quasi nul aux médias publics. African Arguments notait en mars 2026 que le scrutin se jouait sans choix politique réel pour les électeurs. Le TPLF participe au niveau régional au Tigré, mais son exclusion de la scène nationale illustre les limites de l’accord de Pretoria : la paix signée n’a pas engendré le pluralisme promis. Le Prosperity Party se retrouve face à lui-même, dans un jeu de miroirs qui ne trompe que ceux qui veulent bien y croire.

Sur le plan économique, le gouvernement manœuvre dans un corridor étroit. L’inflation, qui a culminé à plus de 30 % en 2023, reste supérieure à 20 % malgré les mesures de stabilisation. La dévaluation du birr, imposée par le programme négocié avec le FMI en décembre 2024, a renchéri les importations et érodé le pouvoir d’achat de la classe moyenne urbaine d’Addis-Abeba, de Dire Dawa et de Hawassa. Selon Africa Practice, le gouvernement ne dispose pas des marges budgétaires nécessaires pour financer des programmes sociaux visibles avant le scrutin. La croissance, estimée à 7,3 % par le FMI pour 2026, masque des disparités profondes entre la capitale et les régions périphériques où l’insécurité alimentaire touche des millions de personnes.

Le modèle que le Prosperity Party installe s’apparente à ce que le politologue Steven Levitsky qualifie d’autoritarisme compétitif : les élections existent, les institutions aussi, mais le terrain de jeu est si incliné que le résultat ne fait aucun doute. L’Éthiopie de 2026 rappelle celle de 2010 et 2015, quand l’EPRDF avait remporté respectivement 99,6 % et 100 % des sièges parlementaires. Le Prosperity Party, héritier de l’EPRDF, reproduit la recette avec un vocabulaire de réforme qui ne convainc plus guère. La dimension régionale ajoute une couche d’incertitude : le mémorandum signé en janvier 2024 avec le Somaliland, par lequel Addis-Abeba obtient un accès maritime en échange d’une reconnaissance implicite, a tendu les relations avec Mogadiscio et irrité l’Union africaine.

Le 1er juin, le Prosperity Party remportera les élections éthiopiennes. Ce résultat ne fait guère de doute. La question qui reste ouverte est celle de l’après : un mandat obtenu dans ces conditions peut-il servir de socle à la réconciliation que l’accord de Pretoria promettait ? Washington, qui recalibre sa politique dans la Corne de l’Afrique sous la présidence Trump, observe sans illusions. Pour les 130 millions d’Éthiopiens, dont beaucoup n’auront pas voté, la réponse se jouera loin des urnes : dans les montagnes de l’Amhara, dans les camps du Tigré et dans les négociations que le gouvernement devra, tôt ou tard, accepter d’ouvrir. Le Prix Nobel de la paix 2019 a gagné sa guerre. Il n’a pas encore gagné la paix.