
À 81 ans, Yoweri Museveni a été investi le 12 mai pour un septième mandat consécutif, prolongeant quarante ans de règne. Derrière la cérémonie de Kololo, une autre transition s’opère : celle qui fait de son fils Muhoozi Kainerugaba le véritable centre de gravité du régime.
Kololo Independence Grounds, Kampala, 12 mai 2026. Devant des milliers de partisans et des dignitaires de l’East African Community, Yoweri Kaguta Museveni, 81 ans, a prêté serment pour un septième mandat présidentiel consécutif. Il avait remporté l’élection de janvier avec 71,65 % des voix selon la Commission électorale ougandaise, un scrutin organisé sous coupure d’Internet nationale, accompagné de rapports d’intimidation systématique, d’enlèvements de militants de l’opposition et de bourrage d’urnes documenté par des observateurs locaux et par la mission d’observation de l’Union africaine. Robert Kyagulanyi, alias Bobi Wine, crédité de 24,72 % des suffrages, a dénoncé des fraudes et refusé de reconnaître le résultat. La communauté internationale a pris note, sans sanctionner.
L’investiture de Museveni n’est pas une surprise. Les deux dernières élections, en 2021 et en 2026, ont confirmé la capacité du régime à neutraliser toute alternance par la combinaison d’un appareil sécuritaire omniprésent, d’un contrôle étroit des médias et d’une ingénierie constitutionnelle rodée. Depuis sa prise du pouvoir en 1986 après une guérilla de cinq ans dans le triangle de Luwero, Museveni a fait modifier la Constitution à deux reprises : en 2005 pour supprimer la limitation à deux mandats, en 2017 pour supprimer la limite d’âge de 75 ans. L’homme qui déclarait un jour que le problème de l’Afrique résidait dans les dirigeants qui s’accrochent au pouvoir en est devenu l’incarnation la plus durable du continent, quarante ans de règne ininterrompu.
Ce qui rend cette investiture différente des précédentes, c’est ce qui se passe dans l’ombre de la cérémonie. Le Washington Post, dans une analyse fouillée publiée le 11 mai, qualifie Muhoozi Kainerugaba, fils aîné de Museveni et ancien commandant des forces terrestres de l’armée ougandaise (UPDF Land Forces), de dirigeant de facto du pays. Le général Muhoozi, 50 ans, promu au grade de quatre étoiles en 2024, contrôle un réseau d’influence tentaculaire qui traverse l’armée, les services de renseignement (Internal Security Organisation et Chieftaincy of Military Intelligence) et les structures du parti au pouvoir, le National Resistance Movement (NRM). Ses tweets erratiques sur la politique régionale (il avait menacé d’envahir le Kenya en octobre 2022, provoquant un incident diplomatique avec Nairobi) n’ont pas entamé son ascension. Ils l’ont, paradoxalement, rendue plus visible et plus assumée.
La trajectoire est celle d’une succession dynastique en cours d’exécution. Museveni, dont l’état de santé est un sujet tabou dans la presse ougandaise, construit depuis cinq ans les conditions d’un transfert de pouvoir familial qui emprunte au modèle togolais (Eyadéma père et fils) plus qu’au modèle kenyan de transition démocratique. Le remaniement militaire de 2023 a écarté les derniers généraux historiques du bush war qui auraient pu contester cette ligne dynastique. Le nouveau commandement est composé d’officiers loyaux à Muhoozi plus qu’au président lui-même, formés dans les mêmes casernes et liés par les mêmes réseaux de patronage. La vice-présidente Jessica Alupo, nommée en 2021, n’a ni base politique propre ni levier militaire : elle occupe une fonction de décor institutionnel, pas un rôle dans la mécanique de succession.
L’opposition est structurellement neutralisée. Bobi Wine, assigné de fait à résidence pendant la campagne de janvier, a vu le National Unity Platform (NUP) décapité par des arrestations ciblées : plus de 50 cadres du parti ont été détenus entre novembre 2025 et janvier 2026 selon Human Rights Watch. Plusieurs restent en détention sans inculpation. La société civile ougandaise, autrefois l’une des plus vibrantes d’Afrique de l’Est, opère sous une loi sur les ONG adoptée en 2016 qui permet au gouvernement de suspendre toute organisation jugée contraire à l’intérêt public. Les médias indépendants survivent, notamment le Daily Monitor et NTV Uganda, mais leur audience diminue face à la monopolisation des ondes par les médias proches du NRM et aux coupures d’Internet imposées lors des moments politiques sensibles.
L’East African Community observe en silence. Le Kenya de William Ruto, la Tanzanie de Samia Suluhu Hassan et le Rwanda de Paul Kagame n’ont aucun intérêt à questionner la gouvernance de leur voisin : chacun gère ses propres fragilités démocratiques, du report des élections locales kenyanes aux restrictions de l’espace civique rwandais. Washington, principal partenaire sécuritaire de Kampala, maintient la relation bilatérale sur le pilier antiterroriste : l’Ouganda fournit le contingent le plus important de la mission de l’Union africaine en Somalie (ATMIS, ex-AMISOM), environ 6 000 soldats déployés. Ce levier donne à Museveni une forme d’immunité diplomatique que Bobi Wine, depuis sa résidence surveillée de Magere, ne peut pas contester. Le département d’État américain, dans son rapport annuel sur les droits de l’homme publié en avril 2026, documente les « restrictions significatives » aux libertés politiques en Ouganda, mais cette rhétorique ne se traduit par aucune conséquence concrète sur l’aide militaire ou les programmes de coopération.
Le septième mandat de Museveni pourrait être le dernier. Non par choix démocratique, mais par biologie. La vraie question n’est plus de savoir s’il quittera le pouvoir, mais si Muhoozi en héritera dans l’ordre ou dans le chaos. L’Ouganda, pays de 48 millions d’habitants dont l’âge médian est de 15 ans, se prépare à être gouverné par un fils de général qui n’a jamais gagné une élection. Le jour où le transfert aura lieu, la légitimité du nouveau pouvoir ne se mesurera pas à Kololo, mais dans les rues de Kampala.















