Reçu à Abidjan par Alassane Ouattara pour une visite d’État les 11 et 12 septembre 2026, le président guinéen Mamadi Doumbouya place la coopération minière et énergétique au cœur d’un rapprochement entre deux poids lourds de la CEDEAO, à l’heure où le Sahel s’en éloigne.

Par Aïssatou Diallo

À l’aéroport Félix-Houphouët-Boigny d’Abidjan, le 11 septembre 2026, la présidente du Sénat ivoirien Kandia Camara a accueilli sur le tapis rouge le président guinéen Mamadi Doumbouya, ouvrant une visite d’État de deux jours voulue par Alassane Ouattara. Derrière le protocole et la ferveur de la diaspora, l’enjeu est industriel : arrimer la Guinée, château d’eau et coffre-fort minier de l’Afrique de l’Ouest, à la locomotive économique ivoirienne, alors que la CEDEAO cherche à recoller ses morceaux après le départ des trois régimes sahéliens.

Le déplacement n’est pas anodin. Il s’agit de la deuxième venue de Doumbouya à Abidjan depuis sa prise du pouvoir en 2021, la première remontant à juin 2025, et de sa première visite d’État depuis son investiture, le 17 janvier 2026, comme président élu de la cinquième République guinéenne. Conakry et Abidjan, longtemps unies par les fleuves qui descendent du Fouta-Djalon vers le golfe de Guinée et par une diaspora guinéenne nombreuse en terre ivoirienne, veulent transformer un voisinage géographique en partenariat économique. À l’ordre du jour, selon les deux présidences : mines, énergie, intégration sous-régionale et dossiers bilatéraux.

Pour Doumbouya, l’opération relève d’une stratégie assumée. Là où le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont claqué la porte de la CEDEAO pour fonder l’Alliance des États du Sahel, la Guinée, elle aussi dirigée par des militaires, a choisi de rester dans l’organisation et de multiplier les gestes d’ancrage régional. Le pays entend valoriser un sous-sol parmi les plus riches du continent : premières réserves mondiales de bauxite, gisement géant de fer de Simandou entré en production, or, diamant. Abidjan, de son côté, affiche l’ambition de bâtir une industrie minière et énergétique et de sécuriser ses approvisionnements, portée par une croissance que le gouvernement projette autour de 6,4 pour cent en 2026.

Sur le terrain, pourtant, l’écart entre l’affichage et le vécu reste béant. La rente minière guinéenne n’a jamais irrigué durablement une population dont une large part vit encore de l’informel, et les grands projets d’infrastructure, financés par des consortiums étrangers, se sont souvent construits en enclave, avec leurs propres routes et leurs propres ports. Côté ivoirien, la question de l’emploi des jeunes et du coût de la vie demeure explosive, comme l’ont rappelé les crispations qui ont entouré la présidentielle d’octobre 2025 et la réélection de M. Ouattara pour un quatrième mandat. Un axe Conakry-Abidjan ne prendra sens, pour les populations, que s’il se traduit en électricité, en routes et en emplois.

Le pari énergétique cristallise ces attentes. La Guinée mise sur son potentiel hydroélectrique, symbolisé par les barrages de Souapiti et de Kaléta sur le fleuve Konkouré, pour devenir exportatrice d’électricité vers ses voisins, tandis que la Côte d’Ivoire, déjà l’un des rares pays exportateurs nets de courant dans la sous-région, cherche à densifier les interconnexions ouest-africaines. Reste que les projets d’échanges transfrontaliers d’énergie, portés depuis des années par le Système d’échanges d’énergie électrique ouest-africain, avancent au rythme des financements et des garanties souveraines. Pour les opérateurs et les collectivités frontalières, l’incertitude sur les tarifs et la maintenance des lignes pèse autant que les intentions politiques.

La coopération se joue aussi au ras du sol, dans les échanges humains et commerciaux. La communauté guinéenne, l’une des plus nombreuses parmi les étrangers installés en Côte d’Ivoire, irrigue le commerce de détail, le transport et les marchés d’Abidjan, et forme un trait d’union naturel entre les deux économies. Fluidifier la circulation des personnes et des marchandises le long des corridors qui relient Conakry, la Guinée forestière et le nord ivoirien, encore entravés par les tracasseries routières et l’état des pistes, pèserait davantage sur le quotidien des ménages que les grandes annonces d’investissement lancées lors des sommets.

La sécurité, enfin, plane sur la rencontre sans toujours être nommée. La Guinée et la Côte d’Ivoire partagent avec le Mali des frontières septentrionales exposées à la contagion jihadiste qui ronge le Sahel, et le nord ivoirien a déjà connu des incursions meurtrières. Face à des voisins de l’Alliance des États du Sahel qui ont tourné le dos à la CEDEAO et se sont rapprochés de Moscou, maintenir un front commun de renseignement et de contrôle des frontières relève de l’intérêt vital, autant que de la rhétorique panafricaine affichée sur le perron présidentiel.

Au-delà du bilatéral, la séquence dessine une recomposition des rapports de force. En se posant en pont entre une CEDEAO amputée de son flanc sahélien et un espace régional traversé par les rivalités entre puissances extérieures, de la Chine, très présente dans la bauxite guinéenne et le fer de Simandou, aux capitales du Golfe et aux bailleurs occidentaux, Doumbouya et Ouattara jouent chacun leur partition. Le premier cherche une respectabilité internationale et des relais économiques après une transition contestée et des accusations de dérive autoritaire ; le second consolide le rôle d’Abidjan comme centre de gravité diplomatique d’une Afrique de l’Ouest fragmentée.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas guinéen, est celle de savoir si des visites d’État aussi soigneusement mises en scène suffisent à relancer une intégration régionale que le divorce avec l’AES a durablement fragilisée. Entre les promesses panafricaines et la réalité d’économies encore adossées à l’exportation de matières premières brutes, la coopération Conakry-Abidjan sera jugée sur pièces : sur sa capacité à transformer localement la bauxite et l’or, à faire circuler l’électricité et les hommes, et à prouver qu’un axe entre deux régimes forts peut servir autre chose que la seule diplomatie des sommets.