
Ce dimanche 30 août 2026, les Bissau-Guinéens votent sur une Constitution qui transformerait leur régime parlementaire en système présidentiel. Porté par la transition militaire du général Horta N’Tam et boudé par le PAIGC, qui appelle au boycott, le scrutin cristallise la bataille pour la légitimité dans un pays coutumier des ruptures.
Par Aïssatou Diallo
Les bureaux de vote ont ouvert ce dimanche 30 août 2026 en Guinée-Bissau dans une atmosphère de tension contenue, frontières terrestres fermées pour la durée du scrutin et dispositif de sécurité renforcé dans les rues de Bissau. Les électeurs de ce petit pays d’Afrique de l’Ouest, membre de la CEDEAO et de l’UEMOA, sont appelés à répondre par oui ou par non à un texte qui bouleverserait l’architecture même de leur République. Derrière la question technique du régime constitutionnel se joue une lutte politique plus profonde, celle de la légitimité d’une transition militaire qui cherche à inscrire son empreinte dans le marbre de la loi fondamentale. La participation, dans un pays de moins de deux millions d’habitants où l’abstention est structurellement élevée, sera scrutée comme le véritable arbitre de la légitimité du texte.
Le contenu du projet ne laisse guère de place à l’ambiguïté. Le texte, préparé par le Conseil national de transition, remplace le régime semi-parlementaire hérité des décennies précédentes par un régime présidentiel affirmé. Le chef de l’État pourrait nommer le Premier ministre sans qu’il soit issu de la majorité parlementaire, désigner et révoquer les membres du gouvernement, créer ou supprimer des ministères et dissoudre l’Assemblée nationale, rebaptisée pour l’occasion. Cette concentration des pouvoirs entre les mains du président rompt avec une tradition institutionnelle qui, en Guinée-Bissau, avait fait du Parlement et du Premier ministre des contrepoids réels, sources aussi de blocages récurrents. Le passage au présidentialisme s’accompagnerait aussi d’un encadrement plus strict des motions de censure qui, par le passé, précipitaient régulièrement la chute des gouvernements.
La transition qui pilote le scrutin est née d’une rupture. Le référendum a été convoqué par décret du président de la transition, le général Horta N’Tam, près de dix mois après le coup d’État militaire de novembre 2025 qui avait renversé le président Umaro Sissoco Embaló. Le cadre de la transition interdit à ses dirigeants, président comme Premier ministre, de se présenter aux élections censées la clore, une garantie destinée à rassurer sur les intentions des militaires. En soumettant la nouvelle Constitution au vote populaire, la transition entend transformer un pouvoir de fait, issu des armes, en un ordre juridique validé par les urnes, et donc plus difficile à contester. Umaro Sissoco Embaló, élu en 2019 puis contesté, avait lui-même survécu à plusieurs tentatives de putsch avant d’être emporté en novembre 2025, illustrant l’enchevêtrement des crises qui mine le pays depuis des décennies.
C’est précisément ce que refuse une partie de la classe politique. Le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, le PAIGC, formation historique et l’un des principaux partis d’opposition, a rejeté le référendum et appelé au boycott. Ses responsables estiment que le scrutin se tient sans garanties suffisantes de pluralisme ni de contrôle indépendant, et qu’un vote organisé par une transition militaire ne saurait produire une Constitution véritablement consensuelle. Cette contestation prive d’emblée le résultat d’une part de sa portée : quelle que soit l’issue, une fraction du champ politique en dénoncera par avance la sincérité, et le taux de participation deviendra le premier juge de paix. Le camp du oui, à l’inverse, dénonce une opposition qui préférerait le statu quo institutionnel à toute clarification des règles du jeu.
Pour les électeurs ordinaires, la portée du choix dépasse les querelles d’appareils. La Guinée-Bissau figure parmi les pays les plus instables du continent, secouée depuis son indépendance par une succession de coups d’État, de mutineries et de crises gouvernementales qui ont durablement entravé le développement et fait le lit des trafics, notamment celui de la cocaïne transitant vers l’Europe. Les partisans du régime présidentiel plaident qu’un exécutif fort et clairement identifié mettrait fin à l’instabilité chronique née des cohabitations conflictuelles. Leurs adversaires répondent que concentrer le pouvoir sans contre-pouvoirs solides, dans un pays où les institutions restent fragiles, revient à confier l’avenir à la seule vertu supposée d’un homme. Depuis l’indépendance obtenue du Portugal en 1974, aucun président élu n’a véritablement achevé son mandat dans la sérénité, et la troupe est demeurée l’arbitre ultime de la vie politique.
La dimension régionale n’est pas absente. La CEDEAO, déjà sous pression après les départs annoncés des États du Sahel, observe avec prudence un processus dont certains acteurs l’accusent de vouloir peser sur le cours. L’organisation ouest-africaine, garante affichée de l’ordre constitutionnel, se trouve dans une position délicate : reconnaître un scrutin contesté par l’opposition, ou risquer d’apparaître comme une puissance extérieure s’ingérant dans un débat souverain. Pour Bissau, la voie est étroite : légitimer la transition sans s’aliéner ni ses voisins ni une part de sa propre population. Un responsable régional cité par la presse résume le dilemme : valider un scrutin sans l’opposition, c’est risquer de bâtir une légitimité de papier.
En définitive, ce référendum n’est pas seulement un choix de régime ; il est un test sur la manière dont une transition militaire peut se convertir en pouvoir légitime. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas bissau-guinéen, est celle de savoir si un régime présidentiel renforcé stabilisera durablement un pays miné par les ruptures, ou s’il ne fera que déplacer le point de fracture, en concentrant sur un seul sommet des tensions que le parlementarisme, à défaut de les résoudre, avait au moins l’habitude de diffuser.















