Le 25 août 2026, Monrovia a annoncé qu’elle franchirait en septembre le cap du milliard de dollars de recettes internes, une première dans son histoire. Le ministre des Finances y voit la preuve d’une souveraineté budgétaire retrouvée. Les faits invitent à la prudence.

Par Kwame Mensah

Le chiffre a été lâché le 25 août 2026, lors d’un point de presse à Monrovia : le Liberia s’apprête à franchir, dès septembre, la barre du milliard de dollars de recettes internes, un seuil jamais atteint depuis la fondation de la République en 1847. Selon le ministre des Finances et de la Planification du développement, Augustine Kpehe Ngafuan, les recouvrements domestiques avaient déjà atteint 761,1 millions de dollars à la fin juin, sur une cible annuelle de 1,3 milliard, ressources extérieures comprises. Pour un pays longtemps dépendant de l’aide et des recettes minières volatiles, la symbolique est forte. Le ministre a précisé que le Liberia restait fermement en bonne voie pour atteindre la cible de 1,3 milliard de dollars retenue dans la loi de finances 2026, un objectif qui agrège aussi bien les recettes propres que les concours des partenaires. Le franchissement du milliard de recettes purement internes constituerait, lui, une rupture inédite avec la trajectoire d’un État dont les caisses ont longtemps été alimentées par l’extérieur.

Le franchissement de ce cap n’a rien d’un miracle comptable. Il traduit un effort méthodique de mobilisation des ressources intérieures, engagé depuis l’arrivée au pouvoir du président Joseph Boakai début 2024. Numérisation du recouvrement, élargissement de l’assiette, resserrement des exonérations douanières et lutte contre les fuites : l’administration fiscale libérienne a multiplié les leviers pour capter une richesse qui échappait à l’État. La croissance, projetée à 5,5 % en 2026, et le reflux du poids de la dette publique, ramené autour de 54 % du produit intérieur brut, ont offert un terrain plus favorable qu’au sortir de la décennie précédente.

Le gouvernement inscrit ce résultat dans son agenda phare, baptisé ARREST, qui promet routes, électricité, écoles et emplois. En affichant un milliard de recettes propres, Monrovia entend démontrer qu’elle peut financer une part croissante de ses priorités sans tendre systématiquement la main aux bailleurs. Le ministre Ngafuan a martelé que ces ressources supplémentaires serviraient à bâtir des infrastructures et des institutions plus solides, dans un pays où l’électricité reste rare et où le réseau routier se délite à chaque saison des pluies. L’électricité demeure le symbole le plus criant de ce retard : une décennie après la fin de la guerre civile, une minorité seulement de la population dispose d’un accès fiable au réseau, et la capitale elle-même subit des coupures récurrentes. Les recettes nouvelles sont donc attendues moins comme un exploit budgétaire que comme la promesse d’un rattrapage matériel longtemps différé.

L’écart entre le tableau financier et le vécu des Libériens demeure pourtant béant. Avec une population d’environ cinq millions d’habitants parmi les plus pauvres du monde, le pays part de très loin : un milliard de dollars de recettes, rapporté à ses besoins, reste une somme étroite. La promesse d’électricité et de routes se heurte à des années de sous-investissement, et la population attend des résultats tangibles plutôt que des annonces budgétaires. Pour beaucoup, à Monrovia comme dans les comtés de l’intérieur, la souveraineté fiscale ne vaudra que si elle se traduit en services publics visibles. Le taux de pauvreté, parmi les plus élevés au monde, rappelle l’ampleur de la marche à gravir.

La cible elle-même trahit la fragilité du modèle. Sur les 1,3 milliard de dollars visés en 2026, une part significative demeure adossée à des ressources extérieures, dons et prêts concessionnels compris. Autrement dit, le milliard « interne » célébré ne coupe pas le cordon avec les partenaires internationaux ; il en réduit seulement la part relative. Les recettes minières et l’exportation de matières premières, du minerai de fer à l’or, restent exposées aux humeurs des cours mondiaux, et une seule chute de prix peut effacer les gains d’une année de discipline fiscale. Le pays reste par ailleurs sous le regard du Fonds monétaire international, dont les programmes successifs ont conditionné la restauration des équilibres à une discipline stricte et à des réformes structurelles. La mobilisation des recettes internes est précisément l’un des critères que ces bailleurs scrutent, ce qui brouille la frontière entre souveraineté affichée et contrainte extérieure.

Le pari libérien s’inscrit dans un mouvement plus large en Afrique de l’Ouest, où plusieurs États, du Sénégal au Nigeria, érigent la mobilisation des ressources intérieures en test de crédibilité face aux créanciers et aux institutions de Bretton Woods. Pour Monrovia, membre du bassin du fleuve Mano longtemps meurtri par la guerre et l’épidémie d’Ebola, prouver qu’elle peut lever l’impôt est aussi une manière de reconstruire un contrat entre l’État et le citoyen. Encore faut-il que la pression fiscale n’étouffe pas une économie informelle qui fait vivre l’écrasante majorité de la population.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas libérien, est celle de savoir ce que vaut une souveraineté budgétaire qui reste tributaire des cours des matières premières et de la générosité des bailleurs. Le premier milliard de recettes internes est une étape réelle, presque un rite de passage pour un État qui se relève. Mais un seuil symbolique ne fait pas une politique publique : tout se jouera dans la capacité de Monrovia à transformer ces dollars en électricité, en routes et en salaires. En définitive, l’impôt n’est pas seulement une ressource ; il est le premier lien, souvent le plus fragile, entre un gouvernement et son peuple.