
Le Caire et Tripoli ont lancé le 11 août des pourparlers techniques sur un oléoduc de huit cents kilomètres reliant Tobrouk à Alexandrie. Derrière cette infrastructure à plus d’un milliard de dollars se joue la sécurité énergétique de l’Égypte et la difficile normalisation d’une Libye toujours coupée en deux.
Par Karim Benyahia
Le 11 août 2026, des délégations techniques égyptienne et libyenne se sont retrouvées pour ouvrir les études d’un projet longtemps resté à l’état d’intention : un oléoduc d’environ huit cents kilomètres reliant Tobrouk, dans l’est libyen, au port méditerranéen d’Alexandrie. Le coût initial, estimé à plus d’un milliard de dollars, doit permettre d’acheminer le brut libyen vers les raffineries égyptiennes. Le projet prolonge les entretiens entre le Premier ministre égyptien Moustafa Madbouly et son homologue du gouvernement d’union nationale libyen, Abdelhamid Dbeibah, qui ont fait de l’énergie le pivot d’un rapprochement bilatéral.
Le projet marque un retournement pour Le Caire. Longtemps promue au rang d’exportatrice de gaz grâce au gisement géant de Zohr, l’Égypte a vu sa production reculer et sa demande intérieure exploser, au point de redevenir importatrice nette d’hydrocarbures. La sécurisation des approvisionnements est devenue une obsession stratégique, d’autant que la facture énergétique pèse sur des finances publiques déjà tendues. Se tourner vers le voisin libyen, riche d’un brut léger prisé des raffineurs méditerranéens, offre une réponse de proximité à une vulnérabilité désormais structurelle.
Pour Le Caire, l’urgence est d’abord arithmétique. L’Égypte cherche à importer au moins un million de barils de brut libyen par mois afin de compenser la réduction d’une partie de ses approvisionnements du Golfe, exposés aux risques sécuritaires autour du détroit d’Ormuz et à la tension persistante avec l’Iran. Elle veut sécuriser l’alimentation de son appareil de raffinage méditerranéen par une source moins vulnérable aux aléas d’un transport maritime lointain. Un oléoduc terrestre, à la différence des tankers, offre un flux stable et politiquement lisible, moins exposé aux fermetures de détroits et aux primes d’assurance.
Pour la Libye, l’intérêt est symétrique mais plus fragile. Le pays a porté sa production à environ 1,4 million de barils par jour, son plus haut niveau depuis treize ans, et cherche des débouchés à l’abri des blocages qui paralysent régulièrement ses terminaux. La liaison Tobrouk-Alexandrie permettrait de monétiser une part croissante du brut dans un cadre bilatéral, tout en obtenant en retour un accès plus sûr aux produits raffinés égyptiens pour la consommation domestique. Le mécanisme envisagé repose sur un troc implicite : des volumes de brut engagés contre une sécurité d’approvisionnement en carburants.
La compagnie nationale libyenne, la NOC, ambitionne de porter la production à deux millions de barils par jour, un objectif qui suppose des débouchés fiables et des infrastructures d’évacuation à la hauteur. Or les terminaux d’exportation libyens ont été, ces dernières années, régulièrement fermés au gré des rapports de force internes, privant l’État de recettes vitales. Un oléoduc adossé à un partenaire régional puissant apparaît, à Tripoli comme à Benghazi, comme un moyen de fiabiliser la rente et de la soustraire aux chantages récurrents sur les ports.
Mais la géographie du projet expose la faille libyenne. Tobrouk se trouve en Cyrénaïque, territoire contrôlé par le camp de l’est et le maréchal Khalifa Haftar, tandis que l’accord est négocié par le gouvernement de Tripoli, reconnu par les Nations unies. La compagnie nationale du pétrole demeure l’objet d’une lutte d’influence entre l’ouest et l’est. Engager une infrastructure lourde qui traverse cette ligne de fracture revient à parier sur une coopération entre autorités rivales dont l’histoire récente n’offre aucune garantie. Un changement de rapport de force à Tripoli ou à Benghazi pourrait suspendre le chantier.
Le Caire avance ses pions avec prudence. En traitant avec le gouvernement d’union nationale tout en sachant que le point de départ de l’oléoduc dépend de l’est, l’Égypte se pose en acteur capable de parler à tous les camps libyens, prolongeant la diplomatie active qu’elle mène depuis des années sur ce dossier. Cette position d’intermédiaire lui confère un avantage : elle transforme un besoin énergétique en levier politique, faisant de la stabilisation de son voisin une condition de sa propre sécurité d’approvisionnement. Mais elle l’expose aussi à devenir l’otage des soubresauts libyens.
Restent les inconnues du financement. Un tel chantier, de plusieurs centaines de kilomètres, exigera des partenaires techniques et des capitaux que ni l’Égypte, aux marges budgétaires réduites, ni une Libye fragmentée ne peuvent aisément mobiliser seules. Les grands groupes du Golfe et les entreprises chinoises, déjà présents dans les infrastructures énergétiques nord-africaines, apparaissent comme des candidats naturels. Mais chaque bailleur venu de l’extérieur ajoute une strate d’intérêts au montage, et rappelle que la souveraineté énergétique affichée se négocie, en pratique, avec des acteurs qui ne sont pas parties au différend libyen.
Le projet s’inscrit dans une recomposition régionale plus vaste. Alors que les routes du Golfe se fragilisent, la Méditerranée redevient un espace stratégique où l’Algérie, l’Égypte et la Libye tissent des interdépendances énergétiques concurrentes. Chaque tuyau engage des décennies et redessine les alliances. Pour l’Égypte, l’oléoduc libyen complète un dispositif où le gaz, l’électricité et le raffinage forment un même écheveau de souveraineté. Pour la Libye, il offre l’espoir d’ancrer sa rente dans une relation d’État à État plutôt que dans la merci des marchés au comptant et des blocages internes.
Rien n’est encore acté. Le financement, la capacité de transport et le tracé restent à l’étude, et aucune décision d’investissement finale n’a été prise. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas libyen, est celle de savoir si des infrastructures conçues pour durer peuvent naître sur des fondations politiques aussi mouvantes. En définitive, l’oléoduc Tobrouk-Alexandrie n’est pas seulement un tube d’acier ; il met à l’épreuve l’idée qu’une interdépendance économique puisse précéder, et peut-être forcer, la réunification d’un État encore divisé.















