
Le 13 août 2026, le président Bassirou Diomaye Faye a validé un amendement étendant l’obligation de déclaration de patrimoine à toutes les autorités de l’État, dans le cadre de la révision de l’article 37 de la Constitution. Un test grandeur nature pour une majorité élue sur la promesse de probité.
Par Aïssatou Diallo
Le 13 août 2026, le président Bassirou Diomaye Faye a validé un amendement qui, sous des dehors techniques, touche au cœur du contrat moral passé avec les électeurs : l’élargissement de l’obligation de déclaration de patrimoine à l’ensemble des autorités de l’État. La mesure s’inscrit dans le débat, ouvert à Dakar, sur la révision de l’article 37 de la Constitution, qui encadre les obligations déclaratives des gouvernants. Portée par une majorité arrivée au pouvoir sur la promesse d’une gestion vertueuse, elle vise à faire de la transparence patrimoniale non plus une faveur réservée à quelques fonctions, mais une règle commune à ceux qui exercent une parcelle d’autorité publique.
Le principe n’est pas neuf. Depuis le début des années 2010, le président de la République et certains ordonnateurs de crédits sont tenus de déclarer leurs biens à l’entrée et à la sortie de charge, sous le contrôle de l’Office national de lutte contre la fraude et la corruption. Mais le dispositif est longtemps resté partiel, inégalement appliqué et faiblement sanctionné. En étendant l’obligation à toutes les autorités, l’exécutif entend combler les angles morts d’un système que les organisations de la société civile jugeaient poreux. L’enjeu est aussi symbolique : le tandem formé par le chef de l’État et son Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô a bâti sa légitimité sur la rupture avec les pratiques de l’ancien régime, dont plusieurs figures font l’objet de procédures pour enrichissement présumé.
Reste que l’annonce d’une obligation ne vaut pas garantie de résultat. Une déclaration de patrimoine n’a de portée que si une autorité indépendante peut la vérifier, la recouper avec les trains de vie et sanctionner les écarts. Or, au Sénégal comme ailleurs sur le continent, la faiblesse des organes de contrôle a souvent transformé la transparence affichée en pure formalité. Publier des patrimoines sans capacité d’enquête revient à empiler des documents que nul n’exploite. Plusieurs analystes rappellent que la crédibilité de la réforme se jouera moins dans le texte constitutionnel que dans les moyens humains et juridiques accordés aux vérificateurs, et dans la publicité, totale ou partielle, réservée aux déclarations. L’expérience de plusieurs pays voisins le confirme : sans sanctions effectives, l’obligation déclarative se réduit à un rituel administratif sans conséquence.
La mesure comporte aussi sa part de risques. Étendre l’obligation à un cercle très large d’agents peut diluer l’attention sur les responsables réellement exposés à la tentation, si le contrôle ne suit pas. Elle soulève, à l’inverse, la question de la protection de la vie privée et celle de l’usage politique des déclarations : dans un pays où l’affrontement entre pouvoir et opposition est vif, la transparence patrimoniale peut devenir une arme autant qu’un rempart. Le précédent des dossiers judiciaires visant d’anciens dignitaires nourrit déjà, chez leurs partisans, le soupçon d’une justice à géométrie variable. La ligne de crête, pour le pouvoir, consiste à imposer une règle universelle sans qu’elle paraisse taillée pour frapper les uns et épargner les autres.
Les attentes de la société civile sénégalaise, longtemps en pointe sur ces questions, sont à la hauteur des promesses de campagne. Des organisations réclament depuis des années la publication systématique des déclarations, un contrôle croisé avec les administrations fiscales et douanières, et des délais contraignants assortis de peines en cas de manquement. Elles rappellent que la reddition des comptes ne se mesure pas au nombre de formulaires remplis, mais à la capacité de l’État à confondre ceux qui s’enrichissent indûment. Sur ce terrain, le Sénégal dispose d’un atout rare dans la sous-région : une tradition de débat public vigoureux et une presse qui ne s’interdit pas de fouiller les patrimoines des puissants.
Le contexte politique ajoute à la sensibilité du moment. La coalition au pouvoir traverse des turbulences internes, sur fond de rivalités entre les fidèles du président et ceux du Premier ministre, et le débat constitutionnel se déroule alors que le chef de l’État s’apprête à effectuer un séjour privé à l’étranger. Dans ce climat, la réforme de l’article 37 fonctionne comme un test de cohérence : elle oblige la majorité à s’appliquer à elle-même les exigences qu’elle brandissait dans l’opposition. Tout recul, toute exemption discrète, serait aussitôt retourné contre elle par des adversaires à l’affût de la moindre contradiction.
En définitive, l’élargissement de la déclaration de patrimoine n’est pas un simple ajustement juridique ; il engage la crédibilité d’un projet politique tout entier fondé sur la probité. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sénégalais, est celle de savoir si la transparence peut devenir une pratique routinière de l’État africain, et non un serment prêté puis oublié. Si Dakar dote sa réforme d’un contrôle effectif et d’une publicité réelle, elle offrira un modèle à une sous-région où la reddition des comptes reste balbutiante. Dans le cas contraire, l’article 37 rejoindra la longue liste des promesses de vertu que les gouvernants s’imposent sur le papier avant de s’en affranchir dans les faits.















