
En signant le 12 août à Accra un accord de défense pour sécuriser les corridors commerciaux, le Ghana et le Burkina Faso franchissent la frontière invisible entre la CEDEAO et la Confédération des États du Sahel. Un pragmatisme sécuritaire que ni la rupture régionale ni la menace jihadiste n’auront suffi à empêcher.
Par Aïssatou Diallo
Accra, le 12 août 2026. Dans la capitale ghanéenne, les ministères de la Défense du Ghana et du Burkina Faso ont signé un accord de coopération militaire dont l’objet, presque prosaïque, en dit long sur l’état du Sahel. Il s’agit de sécuriser et d’escorter les convois commerciaux qui empruntent les corridors transfrontaliers entre les deux pays. À première vue, un simple arrangement technique. En réalité, un geste politique lourd de sens, puisqu’il unit un membre de la Confédération des États du Sahel, née de la rupture avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, et l’un des piliers historiques de cette même organisation régionale.
Le texte, paraphé côté burkinabè par le ministre d’État chargé de la Défense, le général de division Célestin Simporé, et côté ghanéen par le ministère de la Défense, prévoit des opérations militaires coordonnées, le partage du renseignement, une surveillance renforcée des frontières et l’escorte des véhicules acheminant des marchandises. L’objectif affiché est de préserver la stabilité économique des deux pays en protégeant les routes d’approvisionnement vitales. Concrètement, la route qui relie le port de Tema au poste-frontière de Paga, puis à Ouagadougou, figure au premier rang des axes concernés. Derrière le vocabulaire de la logistique, il s’agit d’endiguer une insécurité qui, du nord du Burkina aux régions septentrionales du Ghana, menace désormais les axes routiers autant que les villages.
L’accord traduit d’abord une inflexion assumée à Accra. Depuis son retour au pouvoir en janvier 2025, le président ghanéen John Dramani Mahama a choisi le pragmatisme là où la CEDEAO avait longtemps opposé la fermeté aux régimes militaires sahéliens. Il a nommé un envoyé spécial chargé du dialogue avec les États de l’Alliance du Sahel et multiplié les gestes d’ouverture vers Ouagadougou, Bamako et Niamey. Pour le capitaine Ibrahim Traoré, qui a fait de la souveraineté et de la reconquête sécuritaire le socle de son pouvoir, traiter d’égal à égal avec un voisin côtier de la CEDEAO offre une reconnaissance diplomatique sans passer par les institutions régionales qu’il conteste. La sortie du Burkina, du Mali et du Niger de la CEDEAO est devenue effective le 29 janvier 2025, au terme d’un préavis d’un an, laissant l’organisation réduite à douze membres et fragilisée sur son flanc sahélien.
Sur le terrain, l’enjeu est concret pour des dizaines de milliers de commerçants, de transporteurs et de riverains. Le corridor qui relie le port de Tema à Ouagadougou charrie chaque jour des camions de carburant, de ciment, de vivres et de biens manufacturés, cibles récurrentes de bandes armées et de groupes jihadistes affiliés au JNIM comme à l’organisation État islamique. Les attaques de convois, les enlèvements de chauffeurs et le minage des pistes ont renchéri les coûts du transport et allongé les délais, pesant sur les prix jusque dans les marchés de Ouagadougou. Dans le nord du Ghana, les populations frontalières redoutent une contagion de la violence sahélienne, déjà perceptible à travers plusieurs incidents récents. Le Burkina compte encore, selon les organisations humanitaires, plus d’un million de personnes déplacées par le conflit, et des pans entiers de son territoire échappent au contrôle effectif de l’État.
Le Burkina Faso, pays enclavé sans accès à la mer, dépend entièrement des ports de ses voisins pour respirer. Longtemps tributaire d’Abidjan, puis de Lomé, Ouagadougou s’est tourné vers Tema à mesure que certaines de ses relations régionales se tendaient. Le corridor ghanéen est ainsi devenu une artère vitale, et sa sécurisation un impératif partagé. Le poste de Dakola-Paga, principal point de passage entre les deux pays, voit transiter une part croissante du commerce extérieur burkinabè, du carburant aux intrants agricoles. Pour les transitaires, les coopératives de transporteurs et les importateurs, la promesse d’escortes militaires coordonnées pourrait réduire la prime de risque qui grève chaque cargaison. Encore faudra-t-il que les armées, l’une engagée sur plusieurs fronts intérieurs, l’autre soucieuse de ne pas s’exposer, traduisent l’accord en patrouilles effectives plutôt qu’en déclarations d’intention.
Reste la dimension géopolitique, la plus délicate. En scellant un pacte de défense avec un État de l’AES, le Ghana avance sur une ligne de crête. Il ménage la solidarité de bloc que la CEDEAO tente de préserver après le départ du Burkina, du Mali et du Niger, tout en reconnaissant, dans les faits, que la lutte contre le terrorisme ne s’arrête pas aux frontières politiques. Ouagadougou, de son côté, cultive un discours de rupture avec l’ancien ordre régional et un rapprochement avec Moscou, sans renoncer pour autant aux débouchés maritimes du golfe de Guinée. À Abuja, où siège la Commission de la CEDEAO, on observe avec prudence ces arrangements bilatéraux qui contournent le cadre communautaire sans le renier ouvertement. La realpolitik sécuritaire réconcilie ainsi, le temps d’un accord, des trajectoires que la diplomatie officielle oppose.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul face-à-face entre Accra et Ouagadougou, est celle de savoir si la coopération de terrain peut survivre à la fracture politique qui traverse l’Afrique de l’Ouest. Le corridor de Tema et l’ennemi commun jihadiste rappellent que la géographie et la menace ignorent les communiqués de rupture. En définitive, cet accord de défense n’est pas seulement un instrument logistique ; il esquisse une carte parallèle du continent, où les convois, les ports et les frontières partagées tissent des liens que les blocs, eux, se sont employés à défaire.















