En ciblant El-Obeid par vagues de drones et en s’emparant de Geissan au Nil Bleu, les Forces de soutien rapide déplacent le front vers le centre et le sud-est du Soudan. Refoulées au Kordofan, elles ouvrent de nouveaux théâtres et prolongent une guerre sans vainqueur.

Par Karim Benyahia

Le 12 août 2026, El-Obeid, capitale du Kordofan du Nord, a été visée par huit drones qui ont déclenché la défense antiaérienne de l’armée soudanaise, faisant au moins deux morts selon des sources médicales. Le même jour, des frappes attribuées aux Forces de soutien rapide touchaient de nouveau Khartoum, tandis que ces dernières revendiquaient la prise de la localité de Geissan, dans l’État du Nil Bleu, au sud-est du pays. Trois ans après le déclenchement du conflit, en avril 2023, la carte de la guerre se recompose : le centre et le sud-est prennent le relais de la capitale et du Darfour comme épicentres des combats. Ce que les diplomates avaient espéré être une accalmie s’annonce comme une simple mutation de la violence.

Ce glissement du front traduit un renversement tactique. Après avoir reconquis Khartoum au début de l’année 2025, l’armée régulière, dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhan, a repris l’ascendant sur plusieurs axes et rétabli une partie de son administration dans la capitale. Les Forces de soutien rapide de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, ont enregistré des revers au Kordofan et se retrouvent, de l’aveu de nombreux observateurs, sur la défensive. Leur chef a promis de redoubler d’attaques et, à terme, de marcher de nouveau sur Khartoum. Faute de pouvoir tenir un territoire continu, la milice mise désormais sur la guerre des drones et l’ouverture de fronts secondaires, quitte à disperser ses forces. Ce basculement illustre une guerre devenue asymétrique, où le camp affaibli territorialement cherche à compenser par la frappe à distance et le harcèlement.

El-Obeid concentre les enjeux de cette nouvelle séquence. Verrou stratégique sur la route entre la capitale et le Darfour, la ville subit depuis des mois un siège et une pression militaire croissante. En trois semaines seulement, près de quinze mille familles s’y sont réfugiées, fuyant les zones de combat, et créant une tension humanitaire aiguë dans une agglomération déjà exsangue. Les Nations unies ont fait état d’attaques et de déplacements accrus au Nil Bleu comme au Kordofan du Nord, signe que les combats gagnent des régions jusqu’ici relativement épargnées. Cette dispersion géographique du conflit multiplie les poches de vulnérabilité civile et étire à l’excès les capacités de secours. Les organisations humanitaires, déjà à court de moyens et d’accès, peinent à suivre le déplacement continu des lignes de front et des populations qui les fuient.

Pour les populations prises dans cet étau, le déplacement du front n’apporte aucun répit. La prise d’El-Fasher, au Darfour, à l’issue d’un long siège en 2025, avait été suivie d’atrocités documentées par Amnesty International, qui y a relevé des crimes contre l’humanité et une entreprise de nettoyage ethnique. Chaque nouvelle avancée, chaque nouveau recul s’accompagne du même cortège de fuites, de pénuries et de représailles contre les civils. Au cours des cinq premiers mois de 2026, les seules attaques de drones auraient tué plus d’un millier de civils, selon des bilans onusiens. La montée en puissance de ces engins, capables de frapper loin des lignes de front, a transformé la nature même de la guerre et brouillé la frontière entre cible militaire et population.

Pour les acteurs régionaux, l’enlisement soudanais est devenu une source d’instabilité difficile à contenir. Les combats se rapprochent des frontières de l’Éthiopie et du Soudan du Sud, dans une zone déjà fragile, et alimentent des flux de réfugiés qui pèsent sur des voisins aux capacités limitées. La guerre des drones, nourrie par des soutiens extérieurs qu’aucun des deux camps ne reconnaît ouvertement, internationalise un affrontement présenté à l’origine comme une lutte de pouvoir entre deux généraux. Le Soudan est ainsi devenu le théâtre où se mesurent, par procuration, des rivalités qui le dépassent, et où les appels au cessez-le-feu se heurtent au calcul des parrains. Les tentatives de médiation, portées tour à tour par des puissances régionales et des instances internationales, se sont jusqu’ici brisées sur la méfiance des belligérants.

Le rapport de force reste indécis. L’armée dispose de l’aviation et du contrôle des grandes villes de l’axe central, mais peine à extirper une milice mobile, aguerrie et solidement implantée dans l’Ouest. Les Forces de soutien rapide, affaiblies mais loin d’être défaites, conservent la capacité de frapper au loin et de rouvrir des fronts au gré de leurs revers. Aucun des deux camps ne paraît en mesure d’imposer une victoire décisive, ni disposé à négocier depuis une position de faiblesse. Cette symétrie de l’impuissance, où chacun peut nuire sans pouvoir vaincre, est précisément ce qui condamne le pays à une guerre longue et à une fragmentation durable de son territoire.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul théâtre soudanais, est celle de savoir combien de régions encore le conflit devra traverser avant qu’une médiation crédible ne s’impose. En définitive, le déplacement du front vers le Kordofan et le Nil Bleu n’est pas un simple ajustement militaire ; il signe l’entrée dans une phase de fragmentation où la guerre, faute de vainqueur, se nourrit de sa propre durée. Tant que les parrains extérieurs continueront d’alimenter les deux camps, le Soudan risque de rester un champ de bataille mouvant, dont chaque déplacement rapproche un peu plus la population de l’abîme. C’est cette indifférence, plus encore que les armes, qui prolonge l’agonie.