
À trois semaines du scrutin, la campagne référendaire s’ouvre sous tension à Bissau. En exigeant des partis une autorisation de la Cour suprême pour battre campagne, la junte du général Horta Ntam crispe une opposition qui dénonce un passage en force, et une CEDEAO accusée de légitimer les putschistes.
Par Aïssatou Diallo
À Bissau, l’affiche du 30 août ne fait pas rêver l’opposition. Ce jour-là, les Bissau-Guinéens sont appelés à se prononcer par oui ou par non sur une nouvelle Constitution qui ferait basculer le pays d’un régime parlementaire vers un régime présidentiel. Le texte, adopté à l’unanimité par les soixante-cinq membres d’un Conseil national de transition tous désignés par les militaires, doterait le futur président de pouvoirs élargis : nomination du Premier ministre et du gouvernement, dissolution du Parlement. Dans un pays coutumier des coups d’État, la réforme cristallise toutes les inquiétudes sur l’usage qui sera fait, demain, d’un exécutif considérablement renforcé. Les précédents sont dans toutes les mémoires : depuis 1974, aucun président bissau-guinéen n’a achevé un mandat complet, et l’armée n’a jamais cessé de peser sur la vie politique. La noix de cajou, dont le pays tire l’essentiel de ses devises, ne suffit pas à stabiliser une économie fragile, régulièrement suspectée d’être infiltrée par les trafics.
Le calendrier éclaire l’enjeu. Le général Horta Ntam a pris le pouvoir lors du putsch du 26 novembre 2025, qui a renversé le président Umaro Sissoco Embaló et suspendu un processus électoral alors en cours. Les militaires avaient promis une transition d’un an et fixé au 6 décembre 2026 des élections présidentielle et législatives censées ramener les civils aux affaires. Le référendum constitutionnel devient ainsi la première marche de ce retour annoncé, mais aussi le moment où la junte grave dans le marbre l’architecture du pouvoir qu’elle laissera derrière elle. De là vient l’âpreté de la bataille autour de ses conditions d’organisation. Chaque report, chaque ajout au calendrier nourrit le soupçon d’une transition qui cherche moins à se retirer qu’à se consolider sous des habits civils.
La réponse des autorités a été de verrouiller le cadre. Au début du mois d’août, elles ont exigé des partis politiques une autorisation de la Cour suprême pour mener campagne, une formalité présentée comme un gage d’ordre, mais vécue comme un filtre. En s’appuyant sur une haute juridiction que l’opposition juge acquise au pouvoir de fait, la transition s’assure la maîtrise du terrain et du tempo. Les autorités mettent en avant la médiation de la CEDEAO, qui a accompagné la fixation de la date, pour habiller le processus d’une caution régionale et le présenter comme un pas ordonné vers la normalisation institutionnelle du pays. Reste que l’organisation matérielle du scrutin, du fichier électoral à la sécurisation des bureaux, demeure entourée d’incertitudes que les partenaires extérieurs peinent à dissiper.
Pour les citoyens, l’exercice a des allures de choix contraint. Battre campagne pour le non suppose des moyens, une liberté de réunion et un accès aux médias que les restrictions rendent incertains. Une partie de la classe politique, dont des figures contraintes à l’exil, appelle à la vigilance quand elle ne songe pas au boycott. Dans les quartiers de Bissau comme dans l’arrière-pays, la lassitude domine : depuis l’indépendance, les Bissau-Guinéens ont vu défiler les crises institutionnelles sans que la vie quotidienne, marquée par la pauvreté et l’économie de la noix de cajou, ne s’améliore durablement. Le risque d’une forte abstention plane déjà sur la légitimité du scrutin. Dans les campagnes, où l’accès à l’information passe surtout par la radio et les relais communautaires, la question de l’équité de la couverture médiatique se pose avec une acuité particulière.
Entre le pouvoir et l’électeur s’interposent les partis et les institutions de contrôle. Le porte-parole de l’équipe de Fernando Dias, que ses partisans présentent comme le vainqueur de la présidentielle interrompue de 2025, accuse la CEDEAO d’avoir outrepassé son mandat en légitimant les putschistes et en négligeant de consulter l’opposition. La contestation ne porte donc pas seulement sur le contenu de la Constitution, mais sur la qualité de l’arbitre. Quand la juridiction chargée d’autoriser la campagne, la médiation régionale et l’organisateur du vote sont perçus comme alignés sur la transition, la confiance dans le résultat s’érode avant même le dépôt du premier bulletin. Une victoire du oui obtenue dans ces conditions risquerait d’être contestée, ouvrant la voie à des recours et à une crise post-référendaire aux contours imprévisibles.
L’affaire dépasse les frontières du petit État lusophone. Pour la CEDEAO, encore convalescente du départ des trois pays de l’Alliance des États du Sahel, la Guinée-Bissau est un test de crédibilité. Trop d’indulgence envers une transition militaire fragiliserait son discours sur l’ordre constitutionnel ; trop de fermeté la couperait d’un membre qu’elle veut garder dans son orbite. L’organisation joue donc l’accompagnement prudent, au risque de se voir reprocher, comme aujourd’hui, de sécuriser une feuille de route taillée sur mesure. Entre principe démocratique et stabilité régionale, l’équation reste sans solution évidente pour l’institution ouest-africaine. Elle sait qu’un précédent d’indulgence pèserait sur sa doctrine, au moment où elle tente de recoudre une région fracturée par les ruptures sahéliennes.
En définitive, le référendum du 30 août n’est pas qu’une consultation sur un texte ; il mesure la capacité d’une transition à se donner une façade de légalité. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas bissau-guinéen, est celle de savoir si un scrutin organisé sous contrôle peut fonder un ordre stable, ou s’il ne fait que reporter l’échéance d’une crise. Pour la junte comme pour la CEDEAO, la voie est étroite : donner au vote assez de crédibilité pour être accepté, sans lui laisser la liberté qui pourrait en renverser le résultat. Le 30 août dira lequel de ces impératifs l’a emporté.















